INFORMATION SCIENTIFIQUE ET DESINFORMATION

Les dernières décennies ont vu une accélération tant du progrès des connaissances scientifiques que de leurs conséquences économiques et sociales. Tout donne à penser que cette tendance va se maintenir, voire s'amplifier, dans le XXIè-e siècle. L'information scientifique devient donc un enjeu de société : une information scientifique exacte, complète et accessible, fait maintenant partie des conditions d'exercice de la démocratie ; inversement, une information scientifique erronée ou tronquée peut être utilisée pour servir des intérêts politiques ou économiques, ou simplement des intérêts personnels.

L'aversion croissante des sociétés modernes pour tout risque rend encore plus impérieuse la nécessité d'une information scientifique de qualité et dangereuse la désinformation. Dans ce jeu à plusieurs acteurs - les scientifiques, les médias, les politiques, le public , le rôle des premiers prend de plus en plus d'importance.

Il était donc naturel qu'ils réfléchissent à leurs responsabilités en la matière . Le présent article est issu des travaux d'une commission du Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie présidée par l'auteur, et publiés dans le Rapport 1995 de ce Conseil.(Rapport Annuel 1995, Conseil Supérieur de la Recherche et de la Technologie, Secrétariat d'Étai à la Recherche, Paris - novembre 1995).

A partir de l'étude de plusieurs cas de désinformation scientifique survenus depuis les années 50, l'article se propose de mettre en évidence un mécanisme commun à ces différents cas, avec des variantes qui amènent à définir une typologie de la désinformation scientifique. Le mécanisme lui-même comporte trois phases, que nous examinerons successivement : la production de la désinformation, sa transmission, ses conséquences. Au cours de l'exposé, nous évoquerons à titre d'exemple et de démonstration les cas de désinformation étudiés.

 

PREMIÈRE PHASE DE LA DÉSINFORMATION: LA PRODUCTION

Tous les cas de désinformation scientifique que nous avons examinés trouvent leur origine dans une anomalie de l'argumentation scientifique. Cette anomalie peut revêtir plusieurs formes : la désinformation peut partir d'une information scientifique erronée, ou à tout le moins non validée ; elle peut partir d'une information scientifique correcte, mais partielle ; son origine peut être aussi dans le manque de certitude scientifique; enfin, plus rarement, la désinformation scientifique peut être contredite par les connaissances scientifiques et par l'unanimité des scientifiques compétents sans que cela empêche sa transmission et ses effets néfastes. Examinons successivement ces quatre cas de figure

1.1. Désinformation reposant sur une information fausse ou non validée scientifiquement

Le plus souvent, si les scientifiques ont été à l'origine de l'erreur - comme de sa correction ultérieure - ils ne portent pas de responsabilité dans son utilisation. C'est ainsi que l'industrie laitière naissante des années 50 a exhumé de vieux résultats du microbiologiste Elie Metchnikoff qui, travaillant au début du siècle sur la flore microbienne intestinale, avait élaboré une théorie du vieillissement mettant en cause les métabolites produits par cette flore, dont il affirmait qu'ils étaient fortement toxiques. Metchnikoff recommandait de remplacer les bactéries intestinales qu'il appelait "putréfiantes" par des bactéries "acidifiantes", telles que celles responsables de la fermentation du lait, en ingérant de grandes quantités de yaourt. Il étayait sa théorie en faisant état d'une soi-disant longévité exceptionnelle chez certains peuples de l'Est, comme les Bulgares grands consommateurs de lait de jument fermenté. On sait depuis que la prolifération de "centenaires bulgares" était surtout due à l'absence de registres d'état civil et que les microbes les plus fréquents de la flore intestinale ont un rôle positif sur l'hôte. Cela n'a pas empêché les producteurs de yaourt de s'appuyer sur les conclusions erronées de Metchnikoff pour vanter les bienfaits de leurs produits.

Mais, dans des cas heureusement beaucoup plus rares, il arrive que les scientifiques soient complices de l'erreur à l'origine de la désinformation. Nous citerons un exemple récent, toujours dans le domaine des laits fermentés. Un article du Lancet en décembre 1994, décrit une expérience menée dans un laboratoire américain étudiant. l'effet antidiarrhéique chez l'enfant de l'ingestion de deux micro-organismes (B. bifidum -et S. thermopilus), qui se trouvent précisément être les bactéries utilisées dans un produit commercialisé par une firme qui subventionne le laboratoire.

L'article conclut à une "réduction substantielle de l'incidence diarrhéique" chez les enfants ayant ingéré les micro-organismes, sans que ces conclusions soient significativement démontrées par les résultats publiés. Il est probable que s'il ne s'était pas agi d'un domaine aussi important économiquement, les spécialistes qui ont fait le renom du Lancet n'auraient jamais accepté un travail aussi peu documenté aux conclusions aussi légères. Cette dérive, heureusement rare, est cependant particulièrement inquiétante, car elle affecte non pas seulement la transmission de l'information scientifique au grand public, mais bien l'ultime bastion de l'intégrité scientifique que sont les périodiques scientifiques de haut niveau. On imagine l'exploitation potentielle d'une telle désinformation sur le plan publicitaire.

1.2. Désinformation reposant sur une information scientifique exacte mais partielle

Un exemple illustrant ce cas est l'affaire des lessives sans phosphates. S'il est certain que les adjuvants phosphatés comme le tripolyphosphate de sodium (STPP) ont une responsabilité dans l'eutrophisation qui atteint plus de la moitié des plans d'eau et un cinquième des rivières, ils ne sont pas les seuls (il y a aussi le ruissellement des engrais phosphatés, par exemple), et surtout, les adjuvants utilisés en remplacement du STPP, comme les zéolithes ou les polycarboxylates, ne sont pas biodégradables, et même pas recyclables dans le cas des zéolithes.L'information partielle concernant la pollution par les phosphates a été abondamment diffusée, alors que des études complètes de bilan écologique prenant en considération à la fois le cycle de vie et les différentes sources des polluants, telle celle menée par l'Imperial College de Londres en 1993, n'ont pas eu d'écho.

On peut également classer dans cette catégorie les cas où une publication scientifique d'un résultat partiel, faite par le chercheur pour "prendre date", est reprise par les médias et annoncée urbi et orbi comme une avancée définitive. De tels cas sont particulièrement fréquents lorsqu'ils touchent au traitement de maladies graves comme le cancer ou le SIDA. En général, cette utilisation de l'information scientifique n'est pas le fait du chercheur, mais il peut arriver aussi que les scientifiques soient complices, le but recherché étant d'attirer des ressources, publiques ou privées, pour financer leurs recherches.Le complice peut même devenir acteur, comme on a pu le voir lorsque l'annonce par conférence de presse précède la publication dans une revue à comité de lecture.

Enfin, la nécessité d'obtenir des ressources pousse parfois les scientifiques à retenir eux-mêmes, ou à tout le moins à atténuer, les informations qui ne sont pas favorables à leur projet : on s'étend sur les capacités théoriques de la fusion nucléaire à faire de l'énergie avec de l'eau de mer, et on passe sous silence les problèmes technologiques, industriels, de fiabilité, qui sont beaucoup plus difficiles que ceux de la fission. Et l'expérience de la fission montre qu'il a fallu des décennies pour les résoudre.

13. Désinformation profitant d'un manque de certitudes scientifiques

Le savoir scientifique est en perpétuel devenir : les vérités scientifiques apparaissent en fonction de leur valeur d'explication et disparaissent avec elle. La genèse de l'explication scientifique peut être un processus long, aléatoire, conflictuel, au cours duquel la demande de certitudes de la société ne peut être satisfaite. De telles périodes sont particulièrement propices à la désinformation, qui peut s'appuyer sur l'une ou l'autre des thèses en conflit. Les exemples peuvent être trouvés dans toute la presse : rappelons seulement que le fameux "trou de l'ozone" y a été attribué successivement et catégoriquement aux dioxydes d'azote du Concorde et au chlore des navettes spatiales avant que ne soient mis en cause les chlorofluorocarbones (CFC) des bombes aérosols.

Lorsque les choses se passent bien, les scientifiques arrivent à se mettre d'accord, ce qui met un terme à la désinformation. Dans le meilleur des cas, cela se passe assez vite : en novembre 1986, suite à l'incendie de l'usine Sandoz à Bâle, des centaines de tonnes de pesticide et autres produits chimiques étaient déversées dans le Rhin. Les premières études scientifiques concluent à des dommages à l'écosystème pour une durée de trois à dix ans. Desétudes ultérieures montrent que le pronostic était trop pessimiste, et que dès la fin 1987 la faune invertébrée était revenue à son niveau antérieur. La "mort du Rhin" proclamée après la catastrophe n'avait duré que quelques mois...

D'autres cas sont moins favorables : les "pluies acides", dont les premiers articles font état à la fin des années 70, sont accusées de causer la "mort des forêts" ("Waldsterben") au long des années 80, jusqu'à ce que des études canadiennes et françaises montrent au début des années 90 qu'une conjonction de facteurs - climatiques, sylvicoles, phytosanitaires et aussi environnementaux - est nécessaire pour expliquer le phénomène. En 1993, des chercheurs suisses reconnaîtront d'ailleurs s'être trompés. Mais la désinformation avait fleuri pendant plus d'une décennie...

14. Désinformation contrevérité scientifique désavouée par la communauté scientifique

Dans certains cas, enfin, la désinformation peut être une contrevérité scientifique, contre laquelle s'élève l'unanimité des spécialistes, sans que cela l'empêche de se propager. C'est le cas bien sûr des "parasciences", qui sont une véritable escroquerie en ce qu'elles revêtent extérieurement l'aspect de disciplines scientifiques sans respecter les exigences de la recherche scientifique. Certes, la seule conséquence des parasciences est l'exploitation de la crédulité humaine, et il n'est pas prouvé qu'elles soient nuisibles socialement ou au niveau de l'individu. Il n'en est pas toujours ainsi : l'interdiction du DDT au début des années 70, suite à la parution en 1962 du livre de Rachel Carson, "Silent Spring", qui accuse l'insecticide de provoquer de nombreux maux pour les humains et pour les animaux, et- malgré les protestations des biologistes et de l'OMS, n'a pas peu contribué au "massacre silencieux" dénoncé par l'UNICEF: le paludisme, qui tuait 3 millions de personnes par an en 1955, et qui grâce au DDT, était en voie d'éradication à la fin des années 60, touchait de nouveau 800 millions de malades et faisait 8 millions de victimes en 1976.

2. DEUXIÈME PHASE DE LA DÉSINFORMATION: LA TRANSMISSION

Cette deuxième phase voit une amplification de la désinformation par différents canaux : médias, groupes de pression, groupes d'intérêts.Cette amplification est sélective : il est évident que des groupes de pression ou d'intérêt ne vont pas amplifier des informations qui ne servent pas leur cause. Dans le cas des médias, les critères de sélection sont plus mystérieux : dans le meilleur des cas, ce peut être l'enthousiasme, mais c'est malheureusement plus souvent le sensationnalisme, voire l'alarmisme, qui dictent le choix. On aboutit cependant à des situations paradoxales, où l'on voit la dioxine, qui n'a jamais tué personne ni même causé d'autre pathologie qu'un érythème passager, accusée par la presse d'être un poison violent, et qualifiée de "très toxique" par un dictionnaire de référence comme le Robert, alors que l'isocyanate de méthyle, qui a causé plus de 2000 morts à Bhopal, et qui est dérivé du phosgène, gaz de combat utilisé durant la première guerre mondiale, n'a pas eu les honneurs de la presse de nos pays industrialisés.

2.1. Amplification par les médias

Leur rôle historique dans la révélation de problèmes réels graves a souvent été déterminant, comme pour l'intoxication au mercure des habitants de Minamata dans les années 60, ou plus récemment dans l'affaire du sang contaminé en France.Dansl'immense majorité des cas, les médias informent plus qu'ils ne désinforment.

Cela étant, leur responsabilité dans la désinformation peut être parfois écrasante. C'est ainsi que Seveso, où 300 grammes de dioxine ontété répandus sur 18 kilomètres carrés, a été présenté comme une "catastrophe environnementale", "la plus grande catastrophe écologique depuis Hiroshima". Accentuant la panique de la population, faisant l'amalgame avec le trichlorophénol, un herbicide produit par l'usine de Seveso et utilisé comme défoliant par l'armée américaine au Vietnam, l'alarmisme sensationnaliste des médias est sans doute en grande partie responsable des seules conséquences humaines graves de l'accident : trente jeunes femmes, terrorisées à l'idée de mettre au monde un enfant mal formé, se font en effet avorter. Inversement, les médias peuvent faire preuve de sensationnalisme positif, présentant comme définitif un résultat de recherche prometteur, mais préliminaire et partiel, parfois avec la complicité plus ou moins active du chercheur : les exemples en sont nombreux dans le domaine médical.

2.2. Amplification par les groupes de pression

Il n'est pas question de contester le droit de toute collectivité à faire du prosélytisme pour acquérir le vubiic à ses idées. Mais force est de reconnaître que certains groupes de pression ont une part de responsabilité dans les mécanismes de désinformation. De par leur vocation, en effet, ces groupes de pression défendent une idée, une thèse, qu'ils peuvent chercher à imposer même si elle n'est pas étayée par des certitudes scientifiques. C'est ainsi que certains écologistes, en présentant comme prouvé scientifiquement l'enchaînement augmentation du C02 atmosphérique réchauffement de l'atmosphère - accroissement des catastrophes climatiques, sont parvenus à enrôler de grands groupes financiers de réassurance. D'autres groupes suscitent la crainte du nucléaire en invoquant les radiations ionisantes, alors que, selon le Comité Scientifique de l'ONU sur les effets de radiations atomiques (UNSCEAR), l'exposition humaine aux radiations dues à l'industrie nucléaire est de 0.02 mSv (millisievert) par an, soit 100 fois moins que la valeur moyenne de l'irradiation naturelle, de l'ordre de 2.5 mSv/an (avec des pointes de 15 mSv/an et plus dans certaines régions).

L'intervention des idéologies peut rendre la désinformation extrêmement dangereuse : pour ne pas remonter à l'affaire Lyssenko, mentionnons les groupes de pression qui, au nom de la "protection du patrimoine génétique de l'humanité", et au mépris des vérités scientifiques que sont le polymorphisme et la dynamique évolutive du génome humain, s'opposent aujourd'hui au progrès de la connaissance en génétique biomoléculaire.

2.3. Amplification par les groupes d'intérêts

Il convient de distinguer les groupes d'intérêt, dont les motivations sont économiques, des groupes de pression, dont la vocation est de défendre des idées. Comme les seconds, les premiers peuvent amenés à défendre prioritairement leurs intérêts, et pas nécessairement la vérité scientifique. Cela ne signifie pas qu'en cas de conflit, tout groupe d'intérêt sacrifie systématiquement cette dernière, comme le montre l'exemple de l'industrie pharmaceutique vis à vis de la pharmacovigilance. Il n'en reste pas moins qu'un groupe d'intérêt peut être tenté d'amplifier sélectivement la part de vérité qui lui est favorable : la controverse sur les lessives sans phosphates a ainsi été alimentée par deux grands groupes chimiques concurrents, à savoir un producteur de STPP et un producteur d'adjuvants non phosphatés... Le problème peutêtre plus grave lorsqu'un groupe d'intérêt finance les recherches en amont. S'il est normal alors qu'il influe sur le sujet de la recherche, il est inacceptable qu'il puisse influer sur les résultats, et il appartient au chercheur de faire respecter la déontologie scientifique. Les cas de déviations sont rarissimes, mais pas inexistants, comme le montre l'exemple des prétendues vertus anti-diarrhéiques du B. bifidum.

Dans certains cas, les scientifiques peuvent eux-mêmes faire partie d'un groupe d'intérêt, parfois seuls, mais souvent alliés à des groupes industriels. C'est le cas notamment pour obtenir des crédits indispensables à un grand programme ou à un très grand équipement. Faisant pendant aux groupes de pression antinucléaires, c'est ainsi que se sont formés ce qu'on a pu appeler des lobbies nucléaires, qui ont tendance à tirer parti de l'enjeu économique et politique et de la complexité scientifique, technologique et industrielle de l'énergie, pour vanter chacun son réacteur miracle promettant une énergie propre, abondante et bon marché: à sels fondus, à gaz, à haute température, à fusion, etc... La voie est alors étroite entre la mise en valeur des avantages de la solution proposée et la désinformation appuyée sur la rétention des informations qui pourraient être nuisibles au projet. Il n'est pas question ici de stigmatiser le secteur nucléaire : ce problème se retrouve dans tous les secteurs de ce que les américains appellent "Big Science".

3. TROISIÈME PHASE DE LA DÉSINFORMATION:LES CONSÉQUENCES

Les conséquences de la désinformation, qui sont souvent l'objectif recherché par ses auteurs, sont de deux ordres : des mesures gouvernementales (réglementation, financement de programmes de recherche ... ) ou une modification des attitudes ou des comportements sociaux.

Il faut reconnaître tout d'abord que les conséquences de la désinformation ne sont pas nécessairement négatives : comme dit l'adage, "tous les chemins mènent à Rome". C'est ainsi que le psychodrame social qui aété déclenché après Seveso a eu une conséquence tout à fait bénéfique, à savoir la mise en place de la "directive Seveso" exigeant une surveillance particulière des installations industrielles à risques, qui a contribué au développement d'une "culture sécurité" dans toutes les industries, et pas seulement dans les installations classées. Reste à savoir si la directive n'aurait pas vu le jour sans la désinformation...

3.1. Les mesures gouvernementales

Il y a une différence fondamentale entre la logique de décision scientifique et la logique de décision politique : le scientifique doit prendre une décision quand il peut la prendre, alors que le politique doit prendre une décision quand il doit la prendre. Plus précisément, le scientifique doit attendre avant de publier son résultat d'avoir la certitude qu'il s'accorde avec tous les faits connus ; le politique, lui, ne peut se permettre d'attendre d'avoir des certitudes; il est responsable vis à vis de ses mandants et de la société ; il doit prendre les mesures nécessaires pour protéger leur santé, leur prospérité, leur bien-être. C'est là qu'intervient le "principe de précaution" : s'il existe un risque potentiel pour la société, dont le scientifique est incapable de dire s'il est réel, mais qui, s'il était réel, aurait des conséquences graves et irréversibles sur la société, le politique doit décider comme si le risque existait. C'est ce qui s'est passé à la Soufrière. Devant le manque de certitude scientifique, le politique a décidé l'évacuation des populations ; il se trouve que le volcan n'a pas explosé et que l'évacuation était inutile, mais le politique devait sans doute la décider. Sans remettre en cause le bien fondé du principe de précaution, il est permis d'analyser les effets pervers de ce principe lorsqu'il est associé à la désinformation scientifique. S'il arrive, en effet, de prendre de bonnes décisions à partir de prémisses fausses, et s'il faut parfois décider sans prémisses, il n'est pas rare non plus que des décisions gouvernementales prises sous l'influence de désinformation scientifique présentent des effets pervers, que l'on peut classer en quatre types :

- le remède est pire que le mal: ou, plus précisément, la décision a des effets secondaires pires que les maux qu'elle était censé corriger. Le meilleur exemple est celui de l'interdiction du DDT.Une utilisation intelligente du DDT pour lutter contre le paludisme se limitait à l'aspersion des murs intérieurs des habitations dans les zones paludéennes, qui n'entrait pas dans l'environnement et ne contribuait donc pas à l'apparition de souches résistantes. Aujourd'hui, on n'a toujours pas trouvé de molécule aussi bon marché que le DDT et aussi efficace contre l'anophèle. Et le paludisme continuera à tuer des millions de personnes par an, en attendant un vaccin toujours hypothétique.

- La décision ne règle qu'une partie du problème : un cas typique est celui de la législation limitant la teneur des lessives en polyphosphates - d'une part, la contribution des eaux domestiques au milieu naturel est trop basse pour que la qualité des milieux naturels soit améliorée par la seule suppression du STPP des lessives ; d'autre part, la suppression des adjuvants phosphatés dans la lessive doit être compensée, pour conserver l'efficacité du produit, par une forte augmentation d'autres adjuvants tout aussi polluants, notamment des tensioactifs.

- La décision gèle une solution technique qui aurait pu être améliorée par la recherche : un bon exemple est celui du pot catalytique. Rendue obligatoire en Europe suite à l'émoi causé par la "mort des forêts", cette technologie typiquement "end of the pipe" a tué dans l'oeuf les recherches menées par les motoristes automobiles sur la combustion propre. Ces recherches n'auraient peut-être pas abouti, mais le caractère définitif et sans retour de la décision ne leur a pas laissé leur chance. C'est d'autant plus regrettable que le principe même du pot catalytique implique une surconsommation d'hydrocarbures d'environ 10 %, et donc des rejets de C02 dans l'atmosphère augmentés de 10 % - conséquences parfaitement contradictoires avec des objectifs de conservation des énergies fossiles et les précautions prises vis à vis de l'effet de serre.

- La décision entraîne des dépenses dont l'utilité est incertaine, et ne pourra même jamais être démontrée. Le danger du principe de précaution est en effet de s'autojustifier par ce qu'on appelle familièrement le "syndrome de la girafe" (d'après l'histoire du paysan qui dispose des lions empaillés dans son verger pour faire fuir les girafes qui pourraient lui manger ses pommes, et que l'absence de girafes en Normandie conforte dans sa conviction que sa stratégie est efficace...)

La décision de remplacer le pyralène des transformateurs électriques a été prise à la suite de la psychose antidioxine déclenchée après Seveso car le pyralène peut dégager de la dioxine en cas d'incendie. La destruction du pyralène ainsi remplacé ne peut se faire que dans des conditions d'incinération à 1200 degrés très spéciales, donc très coûteuses : plusieurs milliers de francs par tonne, plusieurs milliards pour l'ensemble du parc français de transformateurs. On aura certes éliminé ainsi tout risque, lorsque tout le pyralène aura été remplacé, qu'un incendie de transformateur ne dégage de la dioxine... Mais est-ce bien nécessaire de dépenser des milliards pour éliminer un risque que l'Académie des Sciences elle-même estime "moins grand que celui du remplacement (du pyralène) par des produits sur le devenir desquels on est pour l'instant moins informé" ?

De nombreuses décisions de précaution coûtent très cher et relèvent du syndrome de la girafe. Par exemple, la diminution continuelle des normes de teneurs admissibles de polluants résiduels dans l'eau potable ou les effluents, ne repose pas nécessairement sur une compréhension des conséquences sur la santé publique ou l'écosystème, les normes ayant tendance à s'aligner sur les progrès des capacités de détection de l'instrumentation analytique.

3.2. La modification des attitudes et des comportements sociaux

L'autre grand type d'effet de la désinformation est la modification des attitudes ou des comportements sociaux. Plusieurs exemples que nous avons évoqués plus haut montrent que la désinformation peut influer sur la consommation, et que c'est souvent son objectif : on l'a vu pour les laits fermentés ou les lessives sans phosphates, par exemple. L'ostracisme envers les CFC a ouvert la voieà des produits aérosols "verts", dont on vante l'innocuité pour l'environnement. Dans la mesure où les produits concernés sont aussi bons que les autres, ni la société ni le consommateur ne subissent de dommage de tels transferts de consommation, même si l'éthique scientifique en souffre. Mais ce n'est pas toujours vrai, ou toujours certain, comme le montre l'exemple des lessives sans phosphates, qui remplacent une pollution par une autre.

L'affaire devient beaucoup plus grave lorsqu'il s'agit de consommation médicale. La diffusion d'informations partielles ou prématurées sur un nouveau traitement d'une pathologie grave peut entraîner une pression sociale - compréhensible - de la part des malades et de leur entourage. Une conséquence particulièrement néfaste de la désinformation dans ce domaine est d'aggraver le conflit, déjà difficile, entre le devoir humanitaire de la médecine et l'exigence de rigueur scientifique des procédures de tests cliniques. De plus, les conséquences sur le plan individuel peuvent être dramatiques lorsqu'un malade est convaincu d'abandonner son traitement par des expériences fausses, ou au moins pas encore justifiées.

La désinformation scientifique peut modifier non pas seulement le comportement des consommateurs, mais aussi l'attitude des citoyens. Un effet particulièrement spectaculaire est la création de craintes collectives irraisonnées, pas plus fondées scientifiquement que les terreurs millénaristes : on se souvient par exemple de l'affaire du tract sur les additifs alimentaires dans les années 70, dont on ne parle plus aujourd'hui. La crainte entretenue vis à vis des radiations ionisantes est d'une autre nature : à partir du danger réel que représentent les radiations à forte dose ou du sophisme selon lequel la nature est inoffensive et seul l'homme peut créer des radiations nuisibles, la désinformation suscite e refus de tout risque d'exposition, même inférieur au niveau de la radioactivité naturelle. Cette crainte collective crée de faux problèmes pour l'industrie nucléaire et pour le public, et donc les pouvoirs publics, notamment pour le stockage des déchets faiblement radioactifs, au risque de détourner l'attention d'autres problèmes réels.

On voit de même poindre à l'horizon une autre crainte collective, qui ne repose aujourd'hui sur aucune base scientifique solide : celle des lignes à haute tension. Reste à savoir si cette crainte ne sera qu'une mode, comme pour les additifs alimentaires, ou si elle durera, comme pour le nucléaire.

4. VERS UNE CONCLUSION CINDYNIQUE

Peut-on analyser la désinformation scientifique à la lumière de la cindynique ? La réponse est oui, et mieux ne saurait le faire l'auteur... A tout le moins, on reconnaîtra aisément que cette désinformation peut être à l'origine de plusieurs Déficits Systémiques Cindynogènes, notamment de déficits culturels comme la culture de simplisme, voire la culture d'infaillibilité. Conduira-t-elle à ajouter à la culture de non-information celle de désinformation? On reconnaîtra aussi que l'application du principe de précaution peut conduire à un déficit managérial s'il n'est pas accompagné d'un système de retour d'expérience.Et que, comme dans beaucoup d'autres domaines, les hyperespaces de Kervern apportent un puissant outil d'analyse des moteurs de la désinformation. Ne faut-il pas chercher la source de la désinformation dans les trois composantes de l'hyper-espace ontologique : l'espace axiologique des valeurs, l'espace déontologique des règles, et l'espace téléologique des finalités ?

 

 

Jean-Jacques DUBY

Directeur Scientifique de la Compagnie UAP

Directeur de l'Ecole Supérieure d'Électricité 

       

© Institut Européen de Cindyniques -Lettre n° 18 - mars 1996