CINDYNIQUE DE LA VACHE
FOLLE
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Le décor
Les Encéphalopathies Subaiguës Spongiformes Transmissibles, ou ESST, sont des maladies dont les symptômes sont aujourd'hui bien connus, mais dont l'origine n'est pas encore scientifiquement démontrée et pour lesquelles on ne connaît pas de traitement. Les ESST sont multiformes, et frappent l'homme aussi bien que l'animal.
Chez l'homme, l'ESST est une pathologie rare: la plus fréquente, la maladie de Creutzfeld-Jakob (MCJ) a une fréquence annuelle inférieure à un cas par million d'individus. Dans le cas d'autres ESST humaines comme le syndrome de Gerstmann-Sträussler-Scheinker ou l'insomnie familiale fatale, on a identifié quelques dizaines de cas dans le monde. Le kuru, une ESST qui frappait une peuplade de Papouasie-Nouvelle Guinée, a disparu avec les pratiques cannibales. Chez l'animal, l'ESST frappe d'une manière endémique les ovins et caprins (tremblante du mouton et de la chèvre), les cervidés, les félins, les visons.
On sait également que la maladie est transmissible à de nombreuses espèces comme les souris ou les hamsters. La forme bovine de l'ESST, l'Encéphalopathie Spongiforme Bovine (ESB), communément appelée maladie de la vache folle, est apparue en Angleterre en 1985.
Le point commun à toutes ces pathologies est, après une longue incubation de plusieurs années, l'apparition puis la multiplication dans le cerveau de "trous" - d'où la dénomination de "spongiforme" - constitués d'une glycoprotéine hydrophobe, qui envahissent le cerveau, entraînant des troubles de la coordination motrice (ataxie), la démence chez l'homme et la mort au bout de quelques mois.
Certaines ESST ont une origine génétique: c'est le cas du syndrome de Gerstmann-Sträussler-Scheinker, de l'insomnie familiale fatale et de 10% environ des cas de MCJ. Mais il n'y a pas aujourd'hui de consensus entre scientifiques sur le mécanisme de la maladie ni sur l'agent pathogène des formes transmissibles. Certains chercheurs, comme Heino Diringer de l'Institut Robert Koch de Berlin ou Laura Manuelidis àl'Université de Yale, soutiennent la thèse d'un virus non encore identifié.
Cette thèse présente toutefois une difficulté majeure, connue depuis les travaux de Tikvah Alper, du Hammersmith Hospital de Londres, sur la tremblante du mouton au début des années 70 : l'agent infectieux de la tremblante, quel qu'il soit, conserve son pouvoir lorsqu'il est soumis à des rayonnements ultraviolets ou ionisants, connus pour dégrader les nucléotides constituant les chaînes d'ADN ou d'ARN, ce qui est difficilement compatible avec l'hypothèse d'un virus ou d'un micro-organisme. Ce à quoi Laura Manuelidis rétorque que "plusieurs familles de virus ont un système de réparation qui leur permet de résister aux radiations". Et Heino Diringer a découvert en 1994 ce qui pourrait être des particules virales liées à l'ESST. Cependant, en l'état actuel des connaissances, même si l'hypothèse du virus reste plausible, l'explication qui parait aujourd'hui la plus solidement étayée par les observations est due à Stanley Prusiner, de l'Université de Médecine de San Francisco, dont la théorie, publiée au début des années 80, repose sur un Agent Transmissible Non Conventionnel (ATNC) qui serait une protéine baptisée "prion" pour "protein infections particle". C'est la protéine du prion (ou PrP) qui s'accumule sous forme de plaques dans le cerveau des individus atteints d'ESST.Un coup fatal à la théorie de Prusiner aurait pu lui être porté par la découverte en 1985 d'un gène codant la synthèse de la PrP, d'abord chez le hamster, puis chez tous les mammifères étudiés, y compris l'homme. Comment la protéine du prion pouvait-elle être responsable de l'ESST si elle était naturellement fabriquée par l'organisme ?
Stanley Prusiner a alors mis en évidence le caractère multiforme de la PrP. Dans sa forme normale, dite prp cellulaire ou PrPc, cette protéine - même si l'on ignore son rôle - est inoffensive et se dégrade naturellement sous l'action des protéases de l'organisme. Sous la forme responsable d'une ESST, elle présente une configuration physique différente, selon laquelle la chaîne d'acides aminés qui la constitue se replie sur elle-même d'une autre manière. Sous cette forme " mutée ", appelée PrPscr pour PrP "scrapie" - la dénomination anglaise de la tremblante du mouton -, la PrP résiste aux protéases et s'accumule dans le cerveau. De plus - et c'est là l'hypothèse la plus hardie de la théorie - la PrPscr, mutée, serait capable, lorsqu'elle est mélangée à la PrPc, normale, de faire muter cette dernière en la repliant à son image, déclenchant ainsi une réaction en chaîne et le développement de la maladie. La théorie de Prusiner est loin d'être scientifiquement prouvée et laisse subsister nombre d'interrogations : on ignore, par exemple, par quel mécanisme la Prpscr peut faire muter la PrPc ; de même, on se demande comment, si l'ESB peut être transmise par ingestion, une simple protéine peut résister aux attaques de l'appareil digestif Néanmoins, c'est actuellement la théorie qui a la plus grande valeur explicative et qui est le plus généralement utilisée.
Le grand intérêt de la théorie de Stanley Prusiner réside en effet dans le fait qu'elle explique d'une part, l'apparente contradiction entre les caractères génétique et transmissible des ESST, d'autre part, le fait que leur transmission n'est pas arrêtée par la barrière d'espèce, c'est à dire qu'elles peuvent être transmises d'une espèce animale à une autre, voire - et c'est là tout le problème actuel de la vache folle - de l'animal à l'homme. Sur le premier point, le repliement fatal de la Prpc en PrPscr pourrait être facilité par le remplacement d'un acide aminé par un autre à un endroit critique de sa chaîne peptidique : une anomalie génétique qui coderait précisément ce changement d'acide aminé expliquerait l'origine génétique de certaines ESST. Sur le second, des études comparatives sur les PrP de différentes espèces animales ont montré qu'il existe de grandes similitudes entre les espèces. C'est ainsi que, sur les 254 acides aminés qui constituent la PrP de la souris et du hamster, seuls 16 sont différents. Lorsqu'il y a une mutation, elle a donc de grandes chances d'apparaître dans une région qui est identique entre les deux espèces. Et si la PrPscr de la souris, par exemple, est capable de faire replier sa PrPc à un certain endroit, elle sera aussi capable de faire replier la PrPc du hamster au même endroit, puisqu'elles y sont localement identiques, et donc de transmettre la maladie d'une espèce à l'autre.
Les événements
L'apparition de l'ESB
Dans les années 70, années glorieuses de la PAC et de la croissance de l'agriculture intensive, les éleveurs britanniques ont pris l'habitude de nourrir leur bétail avec des farines à haute teneur protidique, fabriquées à partir de détritus rachetés aux abattoirs (graisse, os, abats ... ) et de carcasses d'animaux d'équarrissage, impropres à la consommation, notamment de moutons décédés de tremblante. Plus d'un million de tonnes de ces farines sont ingurgitées chaque année par dix millions de bovins britanniques. Au début des années 80, profitant d'une modification de la réglementation, les industriels producteurs adoptent un procédé de fabrication plus économique, qui réduit la phase de chauffage censée tuer les germes pathogènes présents dans la matière première. En avril 1985 sont signalés les premiers cas d'une maladie nouvelle, présentant les mêmes symptômes que la tremblante du mouton, mais affectant les bovins: la vache folle était née. Dés 1986, les scientifiques reconnaissent une ESST qu'ils appellent Encéphalopathie Spongiforme Bovine, et incriminent les farines à base de carcasses de moutons décédés de tremblante.
Le Ministère de l'Agriculture britannique attend cependant deux ans avant de nommer en 1988 une commission de scientifiques présidée par Richard Southwood, un zoologiste d'Oxford, pour le conseiller sur le problème. Le nombre de cas d'ESB était passé entre temps de quelques dizaines à plus de 2000. Le Ministère met rapidement en place quelques unes des recommandations de la Commission, à savoir l'obligation d'abattre les bêtes atteintes d'ESB et l'interdiction de recycler les carcasses, ainsi que celles de moutons atteints de tremblante, dans la préparation des farines, mais attend la fin de 1989 pour interdire les cervelles de bovins à la consommation humaine. Il refuse par contre de dédommager totalement les éleveurs dont les bêtes doivent être abattues, les encourageant ainsi à "faire passer" des animaux atteints à l'équarrissage, voire - on peut le craindre -à l'abattoir, avant que les symptômes ne deviennent trop visibles (il acceptera en 1992 de porter l'indemnisation à 100%, plus sous la pression des organisations agricoles - il y a eu 35 000 cas déclarés d'ESB cette année là - que pour des considérations de santé publique). Il finira par interdire l'utilisation des farines animales pour l'alimentation des bovins, mais pas pour celles des porcs ou de la volaille : une demi-mesure qui laisse craindre que des éleveurs peu scrupuleux n'aient détourné vers les étables des farines destinées aux porcheries. Depuis le pic de 1993, les mesures prises semblent avoir enrayé l'épizootie d'ESB, dont le nombre de cas baissait à 24 000 en 1994, 12 000 en 1995, le rythme actuel étant d'une cinquantaine de cas par semaine. D'où la position du gouvernement anglais, qui affirme que les mesures prises ont été efficaces et que la maladie disparaîtra naturellement dans quelques années.
La question de la transmissibilité à l'homme de l'ESB
Dans ses conclusions en 1989, la Commission Southwood déclarait que la transmission à l'homme de l'ESB, si elle ne pouvait être scientifiquement exclue, était cependant peu probable, car l'homme était exposé depuis toujours à la tremblante du mouton en ingérant des bêtes en incubation de la maladie, sans dommage connu à ce jour. Un observatoire de la MCJ était quand même mis sur pied en 1990 à l'Université d'Édimbourg. Cet observatoire a détecté une augmentation inquiétante du nombre de cas de MCJ en Grande-Bretagne, qui dépassent la cinquantaine en 1995 après avoir oscillé entre 20 et 30 durant les années 80. Cette recrudescence serait-elle une conséquence de l'épizootie d'ESB, qui serait transmise à l'homme par ingestion de viandes contaminées ? Rien ne le prouve, et l'augmentation constatée des cas de MCJ peut être due tout simplement à une observation plus attentive. La comparaison avec la France, où le nombre des cas annuels est stable autour de 50 pour une population sensiblement égale, incite à le penser.
Et les travaux de Gareth Roberts, spécialiste des maladies à prion chez SmithKline Beecham, semblent le confirmer -. le Dr. Roberts a découvert en réexaminant la "banque de cerveaux" des archives Corsellis que plusieurs cas diagnostiqués dans le passé comme Alzheimer étaient en fait des MCJ.
Plus inquiétants sont les dix cas de MCJ "atypiques" publiés en mars dernier par le neuropathologiste James Ironside de l'observatoire d'Edimbourg. Ces cas sont atypiques en ce que les victimes sont très jeunes - entre 18 et 41 ans - alors que la MCJ, maladie à incubation lente, atteint des personnes généralement plus âgées la moyenne étant d'environ 60 ans. De plus, l'électroencéphalogramme des malades ne présentait pas les caractéristiques des MCJ "normales". Enfin, l'autopsie de leurs cerveaux a révélé des accumulations de protéines beaucoup plus nombreuses et plus étendues que dans les cas de MCJ habituels, au point que les "trous" caractéristiques des ESST y ressemblent plus à des trous d'ESB qu'à des trous de MCJ... Les scientifiques ayant éliminé toutes les autres hypothèses envisageables dans l'état actuel des connaissances, ont publié un avis selon lequel "l'explication la plus plausible est une exposition des victimes à l'agent de l'ESB". C'est sur cet avis que le Ministre de la Santé Stephen Doirell a fondé ses déclarations du 20 mars qui ont mis le feu aux poudres.
Tout récemment (Nature du 25 avril), une équipe de zoologistes et de virologistes d'Oxford ont étudié la distance génétique des PrP de 33 espèces animales. Schématiquement, la distance génétique est mesurée par le nombre de positions différentes sur les gènes qui codent la protéine, et donc sur les acides aminés qui la constituent. Elle est liée à la distance phylogénétique qui sépare les espèces : une protéine humaine sera plus proche de celle du singe que de celle d'un poisson. Les chercheurs d'Oxford ont constaté plusieurs choses :
1 . la PrP de la vache est très proche de celle du mouton, ce qui expliquerait que la barrière d'espèce n'est pas infranchissable (cf. la théorie de Stanley Prusiner)2. la PrP du mouton est très éloignée de celle de l'homme, ce qui explique que nous sommes insensibles à la tremblante du mouton
3. la PrP de la vache, proche de celle du mouton, est donc éloignée de celle de l'homme, ce qui semblerait nous protéger de l'ESB, mais - et c'est un mais d'importance - il se trouve que les PrP de l'homme et de la vache sont les seules parmi toutes les espèces étudiées à présenter une sérine en position 143 et une histidine en position 155.
Et si la PrP se repliait précisément autour cette sérine ou de cette histidine ? Cela pourrait faire craindre que la PrP mutée de la vache folle soit capable de faire muter la PrP humaine et de déclencher chez le consommateur de viande bovine contaminée une forme particulière de MCJ. Il n'y a aujourd'hui aucune certitude scientifique que les choses se passent ainsi et que l'ESB est transmissible à l'homme. Il n'y a non plus aucune certitude du contraire, et l'hypothèse de la transmission est parfaitement compatible avec la théorie de Prusiner, qui n'est pas elle-même prouvée scientifiquement mais qui est la seule explication des ESST compatible avec les connaissances d'aujourd'hui.
Les politiques pressent maintenant les scientifiques de lever les incertitudes. Quand pourront-ils le faire ? La réponse sera peut-être apportée avant la fin de cette année par le Laboratoire de Neuropathologie Animale de l'Université d'Édimbourg. Ce laboratoire spécialisé dans les ESST animales a analysé les différentes mutations de PrPscr responsables de la tremblante du mouton et de l'ESB. Il a constaté que, s'il existe de nombreuses "variétés" de PrPscr responsables de la tremblante, il n'en existe qu'une seule responsable de l'ESB - peut-être la seule capable de faire muter la PrPe bovine, ou encore la seule qui résiste au chauffage durant la fabrication de la farine. Il est aujourd'hui capable de déterminer, en inoculant des extraits de cerveaux atteints d'ESST à des souris de cinq souches différentes, quelle PrPscr est responsable. Compte tenu des temps d'incubation, on devrait donc savoir pour Noël si les cas atypiques de MCJ humaine ont été causés par le même agent que l'ESB. Les politiques pourront-ils attendre ?
Bilan cindynique
On parle aujourd'hui de crise de la vache folle. Où en est-on objectivement ? L'épizootie d'ESB en Grande Bretagne, après avoir tué 160 000 bêtes et touché 33 000 exploitations sur 112 000, a été réduite à quelques dizaines de cas par semaine. Dans l'absence de certitude sur les modes de transmission de la maladie, nul ne peut dire si cette diminution se poursuivra naturellement jusqu'à l'éradication. Même manque de certitude concernant la transmission éventuelle à l'homme. A la suite des déclarations du Ministre de l'Agriculture britannique sur les dix cas de MCJ atypiques, les médias se sont emparés de l'affaire, déclenchant chez les consommateurs, non seulement anglais mais européens, une réaction de méfiance vis à vis de la viande bovine : la consommation chute de 30 à 40%, les cours baissent dans des proportions voisines, entraînant une crise économique dans tout le secteur de l'élevage, l'industrie de la viande et sa distribution. Peut-on analyser cette crise avec les outils de la cindynique ?
Si l'on se réfère à la théorie des hyperespaces cindyniques de Georges Yves Kervem, on voit immédiate-ment apparaître de nombreux Déficits Systémiques Cindynogènes (DSC). Le plus évident est un déficit épistémique : dans cette affaire de la vache folle, la difficulté majeure est le manque de connaissances scientifiques. Et une première erreur des responsables britanniques a sans doute été de ne pas lancer, dès 1985 ou 1986 au plus tard, lorsqu'il fut avéré que l'ESB progressait rapidement, des programmes de recherche sur le sujet. Cette erreur était elle-même la conséquence d'un autre DSC fréquent: la sous-estimation du risque. Lorsque dix ans après, les politiques ont besoin de réponses rapides des scientifiques pour résoudre la crise qui éclate, ceux-ci n'en savent pas beaucoup plus qu'avant, ni sur l'agent infectieux, ni sur le mode de transmission, ni sur un test de contamination encore moins sur un vaccin. Il n'est pas sûr que de tels programmes de recherche auraient abouti sur tous les plans, mais on en saurait certainement plus, et les décideurs ne seraient peut-être pas dans le tragique " zeitnot " où ils se sont laissés piéger.
Tout le monde s'accorde cependant sur le fait que l'ESB est une pathologie artificielle, créée par l'homme : si les éleveurs anglais n'avaient pas forcé des ruminants à devenir carnivores, rien ne serait arrivé. Certains philosophes ou sociologues pourraient y voir un DSC axiologique : les valeurs de la nature la vache qui mange de la bonne herbe au grand air... et le respect du consommateur sont visiblement passés au second plan. Mais la décision fatale, qui a été d'autoriser la production de farines moins chauffées, relève d'un DSC organisationnel fréquent, selon lequel les impératifs économiques prennent le pas sur le contrôle du risque. On peut remarquer à cet égard que l'assouplissement de la réglementation au début des années 80 a été favorisé par un transfert de l'autorité de contrôle des fabricants britanniques d'aliments pour bétail du Ministère de l'Agriculture vers le Ministère de l'Industrie.
La sous-estimation du risque à également joué, et il faut noter à ce sujet que la réglementation aurait certainement été moins laxiste si les farines avaient contenu des ingrédients artificiels : on a tendance à penser que seul ce qui est créé par l'homme est potentiellement dangereux et que tout ce qui vient de la nature est à priori inoffensif (voir l'exemple des radiations ionisantes artificielles, dont le seuil fixé par les règlements est très inférieur au niveau des radiations naturelles...)
Le risque le plus grave dans cette crise de la vache folle est cependant celui de la transmission à l'homme. Nul ne sait aujourd'hui si ce risque existe ni, s'il existe, quelle est son ampleur. On est donc dans les conditions typiques d'application du principe de précaution.
L'interdiction de la consommation de certains abats de bovins relève de ce principe. L'embargo européen sur les bovins anglais aussi, mais avec un coût énorme : la Grande-Bretagne exporte l'équivalent de 500 millions de £ par an. Un abattage systématique du cheptel coûterait des milliards de £.
Ces dernières mesures visent sans doute autant à restaurer la confiance du consommateur qu'à réduire le risque de contamination humaine. Si cette contamination existe mais a une incidence du même ordre de grandeur que la MCJ classique, le risque est limité à quelques dizaines de décès par an, et on peut juger le coût actuariel de chaque vie sauvée exorbitant. Mais certains scientifiques, comme le microbiologiste Richard Lacey de l'Université de Leeds, craignent que la MCJ atypique ne soit une maladie nouvelle, une "ESB humaine" en quelque sorte, différente de la MCJ, qui serait transmise par l'ingestion de viande provenant de bêtes atteintes d'ESB, et dont l'incidence pourrait alors être beaucoup plus élevée : Lacey parle de centaines, voire de milliers de décès dans les prochaines années, pour lesquels on ne pourrait plus rien faire puisque les individus sont déjà contaminés.
Un scénario encore plus catastrophique serait celui où l'ESB serait transmissible à l'homme via les cochons ou les volailles qui continuent à être nourris aux farines carnées pouvant être contaminées : certes, les cochons ou les poulets ne vivent pas assez vieux pour développer la maladie, mais rien ne prouve qu'ils ne multiplient pas l'agent pathogène. La seule précaution vraiment efficace serait d'interdire ces farines, et il est surprenant qu'une telle mesure n'ait même pas été évoquée.
On peut également se demander s'il n'y a pas eu, dès le début un DSC par manque de communication. Il est sûr que, dans le milieu des années 80, le gouvernement britannique n'a pas cherché à diffuser largement les informations relatives à l'épizootie. La polémique sur le mécanisme de la maladie, et a fortiori sur une éventuelle transmission à l'homme, est restée restreinte aux publications spécialisées.
La grande presse, qui souvent n'hésite pas à faire ses gros titres de risques imaginaires, ou pour le moins infondés (comme la dioxine ou le nuage de Tchernobyl), n'a couvert l'épizootie que d'une manière anecdotique, et sans insister sur la question de la transmission humaine, jusqu'au 20 mars dernier où elle a repris les déclarations du Ministre, déclenchant par ce virage subit une véritable panique chez les consommateurs. Le sujet est tellement sensible et tellement complexe qu'il était certainement très difficile d'informer le grand public de l'éventualité des risques et de l'évolution des connaissances scientifiques dès l'apparition de l'épizootie sans déclencher la même panique.
Cela étant, et panique pour panique, il eût sans doute mieux valu qu'elle se produisit plus tôt: les dommages humains, si par malheur ils devaient être avérés, en eussent été réduits, et les dommages économiques n'eussent pas été plus importants.
Il semble donc que les politiques et les médias soient responsables de plusieurs DSC. Et les scientifiques ? Il est difficile de leur reprocher le DSC épistémique du manque de connaissances sur les ESST en général et l'ESB en particulier, pas plus qu'on ne peut leur reprocher de ne pas avoir encore découvert de vaccin contre le cancer ou le SIDA. Par contre, il semble bien qu'en minimisant la probabilité de transmission à l'homme dans son premier rapport, la Commission Southwood soit tombée dans un autre DSC culturel classique : le manque d'attention au monde extérieur, en l'occurrence aux écoles de pensées plus ouvertes vers les théories de Prusiner, encore peu reconnues par les autorités scientifiques à la fin des années 80, et aux conséquences qu'elles pouvaient" avoir sur l'existence ou l'inexistence d'une barrière d'espèce. Comme le reconnaît lui-même aujourd'hui Richard Southwood, le modèle de la tremblante paraissait (alors) le plus vraisemblable, mais il semble (maintenant) que nous ayons pu nous tromper.....
Faut-il alors passer la vache folle et sa possible transmission à l'homme par les pertes et profits du risque de développement ? L'histoire, et peut-être les tribunaux, en jugeront. La multiplication des DSC, le laxisme des réglementations, la mollesse et le retard des mesures administratives, ne plaident toutefois pas pour une exonération totale des responsabilités dans cette affaire.
Jean-Jacques DUBY
Directeur Scientifique de l'UAP
Directeur de l'école Supérieure d'Electricité
Administrateur IEC
© Institut Européen de Cindyniques - Lettre n° 19 - Juin 1996