ACCIDENTS DU TRAVAIL...LE
TEMOIGNAGE D'UN GRAND
PROFESSIONNEL.
![]()
Dominique MOYEN, 60 ans, Ingénieur Général des Mines, membre du Comité Scientifique de I'I.E.C., vient de quitter la direction générale de l'INRS (Institut National de Recherches et Sécurité) après vingt années d'activité au service de la sécurité du travail. Patrick RUBISE, Secrétaire Général Adjoint Délégué à la Communication, fait ici le point avec lui.
Quels sont les grands défis auxquels vous avez été confronté à la tête de l'INRS ?
La politique de prévention des risques professionnels a profondément évolué en vingt ans sous la pression certes de l'INRS, mais aussi de l'Europe, et enfin en raison d'une forte prise de conscience de la population qui revendique une sorte de droit à la sécurité. Concrètement cela veut dire qu'il y a eu l'intégration de la sécurité dans les machines, dans les produits et si on peut dire, même dans les hommes par le biais de la formation. Sur ce point c'est grâce à l'action de l'INRS qu'on a commencé à intégrer la préventique comme une composante qualifiante de l'enseignement technique.
Avec toute cette panoplie, comment expliquezvous qu'alors que le nombre de travailleurs diminue pour cause de crise, le nombre d'accidents mortels au travail reste stable ?
Quant j'ai débuté à l'INRS on comptait près de 2 000 morts par an sur les lieux de travail. C'était en 1975. Maintenant nous sommes arrivés à 1 000 morts et nous sommes sur une sorte de palier.
L'intégration de la sécurité dans les outils de travail ne peut que continuer. Mais son rendement est décroissant. Il est de plus en plus évident dans les esprits, que le zéro risque n'existe pas et que la prévention n'est pas seulement affaire de technique mais aussi de dialogue avec les acteurs que sont les salariés.
Ceci réintègre la prévention dans l'entreprise. Il faut en parler, la " faire " ensemble. Le dialogue, c'est sans doute la clé pour abaisser le seuil des 1 000 morts par an.
Il reste aussi la répression ? Mettre des chefs d'entreprise en prison à la suite d'accidents a toujours entraîné dans les mois suivants une diminution des accidents du travail.
Elle sera toujours nécessaire mais moins on l'utilise mieux c'est.
Quels sont les défis que vous n'avez pas pu relever ?
J'ai quitté l'INRS avec un sentiment d'insuffisance dans le domaine de la santé au travail et il me semble que tant les Pouvoirs Publics que la SécuritéSociale ont encore beaucoup à faire dans ce domaine. Le tableau des maladies professionnelles ne traite que des pathologies liées au travail mais pas des maladies à composantes professionnelles ni de l'influence des faibles doses. L'avenir de la prévention passe par la prise en compte de ces problèmes qui recoupent santé publique et santé au travail. On le voit avec les crises récentes : vache folle, amiante. Et il en est de même pour d'autres problèmes aussi épineux comme les radiations ionisantes ou les ondes électromagnétiques.
On peut parler là des risques liés aux multinuisances dont l'effet dans le temps peut se révéler dangereux pour la santé de l'homme ?
L'INRS a engagé un programme de recherches à moyen terme de 1991 à 1995 sur le sujet des multinuisances sur les lieux de travail. Le bilan est en cours. Mais il existe des pathologies multicausales avec implications professionnelles et extra professionnelles. C'est nouveau comme démarche.
En ce qui concerne la gestion du dossier " amiante ", que pensez-vous des positions des hommes politiques ?
Il est sans doute difficile pour un homme politique de prendre position. Le rapport de l'INSERM, à propos de Jussieu, ne dit pas qu'il n'y a pas de danger mais dit à peu près que le danger n'est pas prouvé et qu'il n'est pas prouvable (s'il y en a un !) en l'état actuel des choses. Que faire avec cela ? Appliquer à la lettre, et à l'excès, le principe de précaution en fermant Jussieu ? Mais alors, combien de lieux seraient à fermer et combien d'activités seraient à interdire ? Ne rien faire ? Ce n'est pas à écarter à priori ! Ou enfin, tenter, en restant raisonnable de réduire les émissions de poussières des anciens flocages ? N'est-ce pas le plus sage ?
Vous êtes réputé être le créateur du Comité Permanent de l'Amiante (CPA) que tous accusent d'avoir été un instrument d'endormissement des pouvoirs publics ?
J'ai lancé l'idée de création d'un lieu où puissent se rencontrer et discuter en dehors de tout mandat, des personnes concernées à des titres divers par le problème de l'amiante et de sa prévention, à la fin d'un colloque, en 1982. Les industriels de l'amiante ont repris cette idée peu de temps après en ouvrant cet espace où on trouvait des chercheurs, des syndicalistes, des professeurs agrégés de médecine, des représentants des ministères de la santé, de l'industrie et de l'environnement, de l'INRS et de l'INERIS. Il s'agissait surtout de voir comment appliquer au mieux les décisions gouvernementales en tenant compte des dernières connaissances du risque.
Le CPA n'a pas, à ma connaissance, disqualifié le Conseil Supérieur de Prévention des Risques Professionnels, ni sa Commission des Maladies Professionnelles. La présence au CPA de fonctionnaires du Ministère du Travail nous garantissait : si le CPA avait voulu exercer un pouvoir, ils auraient fait observer que le lieu du pouvoir n'était pas le CPA !
Qu'avons-nous fait ? Nous avons optimisé la position officielle, comme on peut en trouver confirmation dans le bilan des conditions de travail 1995 édité par le ministère du Travail en 1996, à savoir la politique d'usage contrôlé de l'amiante qu'avait choisi le gouvernement en 1977, c'est-à-dire l'application de la méthode dite ALARA (As Low As Reasonably Achievable), par les méthodes de mesurage. Nous avons aussi écouté les gens qui savaient des nouvelles choses sur l'amiante : médecins, chercheurs de l'INSERM. Pour ce qui nous concerne, l'INRS n'a pas fait le métier des professeurs agrégés de médecine et de l'INSERM. Il a élaboré et diffusé des méthodes de mesurage et de réduction des empoussièrements sur les lieux de travail.
Donc ce n'était pas à l'INRS de s'émouvoir ?
Pour nous, le dossier de l'amiante apparaissait bien cerné. L'INRS n'a ni les moyens ni la vocation à faire du suivi médical. A l'inspection médicale du travail, aux médecins du travail de le faire. Les chercheurs de l'INSERM et le corps médical concerné se sont-ils exprimés il y a dix ans comme ils viennent de le faire ? Mais, à l'époque, avaient-ils quelque chose à dire ou à suggérer ?
INSERM, INRS, CNRS et même INRA. Quand il s'agit des vaches folles ! Cela fait beaucoup d'organismes ! Vous ne trouvez pas ?
Non, pourquoi ? Chacun a ses compétences et on arrive très bien à se compléter. Sauf bien sûr quand on a en face de soi des partenaires qui veulent brouiller les cartes
On a l'impression qu'il faut toujours attendre la crise pour réagir ?
Comment être vigilant ? C'est ça la bonne question! Ce devrait être le rôle d'un véritable observatoire de la santé au travail qui n'existe pas et que l'INRS quoique certains en aient dit - n'était et n'est toujours pas!
Mais pour l'être éventuellement, l'INRS ne devrait-il pas cesser d'être paritaire et avoir le statut d'un EPST (1) ?(EPST : Etablissement Public Scientifïque et Technologique tels INSERM, INRA, CNRS, INRIA ... )
Pour être cet observatoire de la santé du travail, l'INRS devrait voir ses missions complétées et il devrait disposer de pouvoirs d'investigation et de moyens nouveaux. Pour l'INRS, être un EPST n'ajouterait rien - à mon avis - à l'indépendance que lui confère son statut paritaire et sans laquelle il ne serait plus ce qu'il doit être et ce qu'il est!
Justement, à propos du dossier éthers de glycol, on a reproché à l'INRS de n'être pas indépendant. Qu'en pensez-vous ?
L'attaque est inepte car l'INRS a beaucoup travaillé sur ce sujet. Nous avons bâti un projet comprenant une série d'études coordonnées pour essayer de mesurer les risques liés aux éthers de glycol in vivo et in vitro. Le programme est achevé, à l'exception d'une étude. Il a été présenté au Conseil scientifique de l'INRS et les résultats publiés en 1994. Un colloque international, qui a réuni 150 spécialistes, s'est tenu à Pont à Mousson. Nos collègues Américains ont édité les actes de ce colloque.
Un chercheur, responsable de la conduite de ce projet a eu une controverse sérieuse avec un autre laboratoire et son comportement a entràiné de ma part son licenciement "sec". Les Prud'hommes, saisis par lui, ont reconnu le bien fondé du licenciement même s'ils lui ont accordé les indemnités de licenciement.
Donc, dans toute cette histoire, qu'avons-nous ? Un colloque international qui se tient malgré la faute "réelle et sérieuse" d'un chercheur, des résultats intégralement publiés et validés par une commission scientifique indépendante et un Tribunal qui donne raison à l'INRS ! Je ne comprends pas l'acharnement d'une certaine presse contre l'INRS sur cette affaire.
Quels sont selon vous les enjeux pour l'avenir ?
Deux mots me viennent à l'esprit en écho à votre question:
- "maîtrise du risque". L'INRS, il y a quelques années, avait publié une affiche dont le texte était : vivre, c'est prendre différents risques ; bien vivre, c'est les maîtriser. Il faut donner sens et appliquer le mot "maitriser".
- - "santé et travail", encore où plutôt enfin. Non qu'il n'y ait rien. Mais c'est un sujet insuffisamment traité. La médecine du Travail n'est pas à la hauteur où elle devrait être et on ne peut pas se résigner à ce que l'espérance de vie soit fonction du métier que l'on exerce
Propos recueillis par Patrick RUBISE
© Institut Européen de Cindyniques- Lettre n° 20 - Novembre1996