LE RISQUE ZERO

Nous remercions Monsieur le Professeur Claude Allègre de nous permettre de reproduire ici l'article qu'il a publié dans le Midi Libre du 11 Août 1996, traitant du risque zéro et de l'impossibilité à fairecomprendre et admettre cette notion .

 

En cette fin de siècle incertaine, la peur envahit nos sociétés. Après le sida : la vache folle, l'amiante, sans parler de la couche d'ozone, de l'effet de serre, des inondations ou des tremblements de terre. Ces menaces touchent notre nourriture, notre santé, notre environnement notre vie quotidienne, notre intimité- même.

Par télévision interposée, elles sont là chaque jour, elles rôdent, elles sévissent, elles semblent implacables.

Il n'en faut pas plus pour que les millénaristes commencent à brandir le spectre de l'an 2000 comme celui d'une fin de monde. Allons-nous voir resurgir les peurs qui précédèrent l'an 1000 où la vision d'une comète ou d'un vol de cygnes noirs annoncent à certains des catastrophes imminentes ? Face à ces dangers, qui semblent nous assaillir presque soudainement, les princes qui nous gouvernent réagissent désormais promptement pour rassurer autant que pour conjurer.

On consacre un sommet européen à la vache folle, un "G7" au terrorisme. On annonce la fermeture de l'université de Jussieu pour cause d'amiante. Autant de gestes qui n'ont qu'un but : rassurer. Faute de pouvoir contrôler une évolution économique du monde qui leur échappe de plus en plus, tout se passe comme si les gouvernants avaient adopté la posture du berger qui protège son troupeau.

Dans cette attitude nouvelle (dont on peut faire remonter l'origine à Ronald Reagan et sa guerre des étoiles qui devrait être le bouclier absolu protégeant les Américains contre toute agression, d'où qu'elle vienne), nos gouvernants, nos sociétés se trouvent confrontés simultanément à deux problèmes redoutables : les limites de la science et le degré de risque acceptable.

La science ne sait pas

Ce qui est commun entre le sida, la vache folle, l'amiante et même le terrorisme, c'est que l'on peut raisonnablement penser que la science peut, donc doit conjurer ou détecter le danger. Tout un chacun s'étonne qu'après les progrès extraordinaires de la biologie moléculaire ou de l'immunologie, la science ne soit pas en mesure de trouver un vaccin contre le sida ou de savoir si le prion responsable de la maladie de la vache folle se transmet à l'homme pour introduire l'effroyable maladie cérébro-spinale de Creutzfeldt-Jacob, voire que les scientifiques ne soient pas capables de détecter bombes et explosifs dans les avions.

Ce qui est encore plus difficile à admettre, c'est que des experts se refusent à répondre à une question ou, plus encore, qu'ils donnent des réponses variées, variant avec le scientifique interrogé. Admettre que la science ne sait pas est déjà difficile à comprendre mais constater que la science est incertaine, hésitante, chancelante peut-être, que les scientifiques se disputent entre eux, est encore moins toléré. Tant l'image que le public a de la science, lorsqu'elle est près de sa frontière , lorsqu'elle marche vers de nouvelles conquêtes, est incertaine et hésitante. Sur des faits nouveaux, des interprétations et des théories concurrentes s'affrontent. Rien n'est simple, rien n'est consensuel.

La vérité scientifique naît toujours du débat. Or, c'est bien aux frontières de la science que nous sommes dans toutes les questions que nous avons évoquées : le sida, malgré les progrès, reste mal compris et non maîtrisé; les prions de la vache folle demeurent mystérieux ; quant à l'amiante, dont on connaît la toxicité à haute dose, ses effets à petites doses sont mal connus et la manipulation chimique de ce minéral est délicate. Dans chaque cas, la société doit prendre des décisions dures à partir de connaissances scientifiques molles.

Et là, on constate la limite de la séquence décisionnelle, celle qui demande à l'expert un avis et laisse au politique le soin de décider. Les incertitudes de chaque étape étant liées les unes aux autres, leur dissociation rend la décision incertaine. Il faut donc impérativement trouver, inventer de nouvelles formules pour que scientifiques et politiques coopèrent plus étroitement dans l'élaboration des processus de décision, tout en donnant à ces derniers une transparence compatible avec les exigences d'information de notre démocratie moderne.

Au choix

Ce problème est lié à celui du degré de risque acceptable. Sur ce sujet on perçoit une évolution récente très nette. Traumatisés sans doute par l'affaire du sang contaminé, les responsables politiques, comme des experts scientifiques, ont semble-t-il adopté la stratégie du "risque collectif zéro".

En ce qui concerne la vache folle, on abat les troupeaux suspects, on interdit la vente des abats bovins et ovins, on bannit les produits anglais. En ce qui concerne l'amiante, on décide d'évacuer les locaux incriminés.

Si une telle attitude ne peut que rassurer le citoyen et aussi bien sûr le protéger, on peut aussi se demander si elle est durablement tenable, et surtout si elle va continuer à s'appliquer à toutes les menaces. Eliminer les troupeaux bovins atteints de la maladie de la vache folle s'impose.

Mais jusqu'où faut-il aller ? Peut-on continuer à laisser se répandre l'idée que toute viande bovine est suspecte, au risque de démanteler notre agriculture d'élevage ? Va-t-on engager des milliards dans le désamiantage systématique alors que l'on ne sait pas si la respiration d'amiante à faible dose est plus ou moins nocive que celle des particules de charbon émises par des diesels ?

Si la santé n'a pas de prix, elle a un coût et ce coût implique des choix financiers, douloureux, difficiles, parfois tragiques même, mais hélas nécessaires. La "solution totale" de chaque menace a un coût considérable et lorsqu'on la choisit pour l'une, c'est forcément au détriment d'une autre. Pourquoi désamianter Jussieu, plutôt qu'imposer la voiture électrique à Paris ? Pourquoi mettre en péril l'élevage bovin, plutôt que de limiter plus sévèrement les nitrates dans les légumes ? Gouverner, c'est choisir. Là comme ailleurs.

Et c'est bien le défi posé à nos sociétés modernes. Ces nouveaux périls que nous évoquons ont pour origine notre société de consommation, que ce soit sur son volet industriel, agricole ou démographique. Pour les affronter, il faut inventer de nouvelles structures d'interface entre le monde savant et le monde politique. L'association du savant sans responsabilité et du responsable sans connaissance scientifique a révélé ses limites. Il faut faire sortir le scientifique de sa confortable tour d'ivoire et lui faire jouer un nouveau rôle dans la société. Systématiquement il faut que le politique accepte que de cette "nouvelle alliance" sorte parfois des décisions dures, difficiles ou incertaines.

Il faut qu'il accepte également l'idée qu'il aura à prendre lui-même des responsabilités individuelles plus grandes, par exemple,celle de choisir entre du boeuf nourri sans farine animale mais un peu plus cher et du "boeuf industriel". Cela demandera sans doute de nouveaux efforts d'éducation et d'information, mais dans un pays qui a désormais plus de 50% d'une classe d'âge au niveau du baccalauréat, pourquoi serait-ce impossible ? En répondant à ces nouveaux défis du nouveau millénaire, nous tournerons le dos au spectre de la peur et de l'irrationnel, ces sentiments qui ne conduisent les peuples qu'au déclin.

 

Claude ALLEGRE

Professeur à l'Institut Universitaire de France

Copyright Le Midi Libre

     

© Institut Européen de Cindyniques - Lettre n° 20 - Novembre1996