RETOUR SUR L'AMIANTE

Une table ronde "Approche et analyse d'une crise" a été organisée conjointement par l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne et l'Institut Européen de Cindyniques le 27 mars dernier.

Les experts sollicités ont permis de passer en revue les principaux aspects de cette crise et de faire un point sur l'état actuel du problème de l'amiante et sur ses perspectives (Mme BILLON GALLAND, L.E.P.I., MM. P. BARRAT, Université Paris I, F. MALYE, rédacteur en chef "Sciences et Avenir", R. RENAUD, préfecture de Paris, Dr. J.C. PAIRON, C.H.U. Créteil, médecin du travail., M. GONNET (Bouygues)).

Un article traitant de l'amiante a déjà été présenté dans la Lettre des Cindyniques n° 20. On reprend ici les aspects recensement et désamiantage en y ajoutant les problèmes liés aux déchets d'amiante dont les conséquences atteignent vite l'intolérable si on opte pour des solutions extrêmales.

 

1 - Problèmes actuels

Il règne une grande confusion face aux exigences vis-à-vis de l'amiante, dont l'importation et l'utilisation sont proscrites depuis le 1er janvier 1997. On y retrouve des exigences communes à d'autres problèmes.

On connaît suffisamment les effets de l'amiante pour savoir qu'il causera encore pendant longtemps des victimes, étant donné les temps de latence qui s'écoulent entre les expositions à l'amiante et l'apparition de leurs conséquences.

On se propose d'aborder successivement certains des problèmes soulevés par l'amiante.

1.1 - Expositions

On se doit de bien distinguer trois configurations d'expositions :

¥ celles des personnes qui ont travaillé directement à la production, à la transformation de l'amiante et à sa mise en place,

¥ celles des intervenants dans les installations contenant de l'amiante pour y effectuer des travaux,

¥ celles de ceux qui séjournent dans des locaux dans lesquels de l'amiante existe, mais ils sont passifs. Ceci est le risque auquel le public est directement sensibilisé.

Les pathologies sont très différentes avec les cancers broncho-pulmonaires et le mésothéliome dans le premier cas et le seul mésothéliome (cancer de la plèvre, spécifique de l'amiante) dans le second. On n'a, par contre, jamais rencontré ces maladies hors des expositions professionnelles.

1.2 - Temps de latence

Une autre caractéristique très inhabituelle est le grand décalage temporel entre causes et effets (de 25 à 40 ans dans le cas du mésothéliome), ce qui explique, en partie, les prises de conscience longues à venir et une sous estimation des nuisances aiguës de l'amiante.

Ce retard est supérieur à celui rencontré dans le cas du développement du SIDA et encore plus de celui de la vache folle, manifestations qui ont engendré des crises graves, avec notamment les victimes du sang contaminé et la peur devant la consommation de viande bovine.

Le durée de la vie humaine qui a cru de vingt ans peut conduire à voir apparaître d'autres manifestations exigeant des temps de latence encore plus grands.

1.3 - Comportements face à l'amiante

Une troisième considération, qui n'est pas propre à l'amiante concerne les prises de position irrationnelles (Rationnel : fondé sur la raison, faculté qu'a l'homme de juger, déterminer la conduite à tenir) qui, médiatiquement amplifiées, donnent lieu à des rumeurs, dérives, manifestations qui n'apportent guère à la mise en place des solutions les plus efficaces.

La science a été longtemps parée de toutes les vertus et une utopie scientifique et technique lui attribuait la maîtrise rapide de tous les problèmes qui se posent ou se poseront aux hommes, en matière de risques comme de progrès.

La science vise à l'acquisition d'ensembles cohérents de connaissances relatives à certains faits, objets ou phénomènes.

C'est bien ce qu'elle continue à faire et nous lui sommes redevables de beaucoup de progrès.

Il y a certes encore des domaines qu'elle laisse sans réponses. On est alors dans l'incertitude quand il s'agit d'évaluer les risques. Dans l'absolu, il suffit de supprimer la cause, ce qui est fait dans le cas de l'amiante, mais n'est pas toujours possible (Fallait-il tuer tous les bovins pour éradiquer l'épidémie des Vaches Folles. A-t-on renoncé à l'avion car il a tué ? Que penser du tabac et de ses nombreuses victimes annuelles ? Faut-il supprimer toutes les lignes à hautes tension d'EDF...) dans certains pays.

C'est alors un "jugement de valeurs"qui décide : valeur morale, sociale, mais aussi financière. On doit rejoindre le bon sens qui, contrairement à ce qu'écrivait Descartes n'est pas la chose du monde la mieux partagée.

Ceci sera aussi valable pour l'amiante déjà en place. Nous examinerons les problèmes qu'il pose :

¥ Pathologies et faibles doses,

¥ Désamiantage,

¥ Déchets,

¥ Un cas "d'école" : Jussieu,

¥ Conclusions.

 

2 - Pathologies et faibles doses

2.1 - Maladies de l'amiante

Il faut bien distinguer entre les affections cancéreuses et non cancéreuses.

¥ non cancéreuses : il s'agit de fibroses pulmonaires diffuses ou localisées, facilement diagnosticables. Il y a risque d'évolution cancéreuse, mais sans qu'on en connaisse les seuils. Elles ne sont pas spécifiques de l'amiante.

¥ cancéreuses : elles concernent essentiellement le poumon.

Le mésothéliome n'est dû qu'à l'amiante. Il touche la plèvre. Les temps de latence sont très longs (30, voire 50 ans dit-on) et la durée de survie, après diagnostic, très courte. Le mésothéliome est fatal.

Les cancers ne s'observent que sur des sujets exposés sur des sites géologiques, des sites industriels ou à la suite d'interventions répétées sur l'amiante en place.

On peut prévoir le nombre de cas fatals à venir, en effectuant une translation dans le temps des expositions auxquelles ont été soumises les intervenants sur amiante dans la mesure où elles sont suffisamment connues. On parle ainsi de 3 000 décès par an, dans les années 2010-2020. Ces perspectives ne sont pas faciles à préciser, car elles dépendent des expositions réelles, et font intervenir les intensités, les fréquences, les durées. Elles s'appuient en outre sur des modèles.

Il n'existe aucune donnée impliquant les expositions "passives".

2.2 - Faibles doses

On retrouve, à propos de l'amiante, le problème des faibles doses, tout comme dans le nucléaire.

Rappelons que l'exposition fait intervenir la dose (la dose sera ici le nombre de fibres présentes dans l'unité de volume.) et la durée pendant laquelle elle est ingérée (par respiration, dans le cas de l'amiante. La quantification pour les effets des fortes doses (supérieure à 1 fibre par centimètre cube) est possible et on peut alors exprimer le risque en probabilités, différentes d'ailleurs pour l'amiante, d'une maladie à l'autre ). Une même exposition peut donc être réalisée de bien des manières sans forcément avoir les mêmes intensités donc les mêmes conséquences.

Alors qu'on a proportionnalité avec des concentrations élevées, il y a trois hypothèses possibles, quand on va vers des faibles doses :

¥ le risque est constant.

¥ le risque est proportionnel à la dose reçue. C'est le domaine déterministe et l'expression du principe de précaution.

¥ il y a un seuil, en deça duquel le risque est nul. C'est le domaine probabiliste (effets stochastiques).

Plus le seuil est bas, plus il faudra des cohortes nombreuses pour établir des statistiques significatives sur des longues durées et pour des coûts importants.

Le plus bas niveau détectable naturellement est fonction des progrès en sensibilité des appareils de mesure.

Un remède souverain est l'interdiction totale, ce qui n'est pas toujours possible (même lorsqu'on est parfaitement informé, comme dans le cas du tabac.).

Si les problèmes de l'amiante cessent avec l'interdiction, il reste ceux posés par l'amiante que l'on aura à éliminer.

Ceci conduit au risque résiduel acceptable qui résulte d'un compromis entre les connaissances scientifiques et les jugements de valeur, qui doivent être inspirés par le bon sens.

En effet toute hypothèse "extrêmiste" peut avoir des conséquences financières insupportables.

C'est le public qui paiera l'erreur, en compromettant la lutte contre d'autre risques.

 

3 - Que faire de l'amiante en place ?

Les premiers décrets imposant le repérage et l'identification de cet amiante sont de février 1996.

Ils précisent les dispositions concernant le "désamiantage".

On rencontre l'amiante partout et notamment dans les bâtiments sous deux formes principales : le flocage et le calorifugeage. Il y a d'abord lieu de recenser sa présence et sous quelles formes il se trouve.

3.1 - Recensement

On évalue à l'heure actuelle entre 50 et 100 millions de mètres carrés les surfaces à contrôler, à partir d'archives, de prélèvements, et d'analyses. Ces surfaces se répartissent entre les bâtiments publics et particuliers. Parmi elles, on estime à des centaines de milliers de mètres carrés les surfaces dans le cas des hôpitaux, tandis que ceux au contact de la jeunesse atteindraient 300 000 mètres carrés.

A ces surfaces correspond un marché que d'aucuns estiment entre 65 et 130 milliards de francs, à étaler sur de nombreuses années. Sont parties prenantes les entreprises de contrôles, les laboratoires d'analyses, les industriels qui auront à opérer in situ, sans oublier les suites que constituent les déchets amiantés à rassembler, conditionner, transporter et stocker.

¥ L'amiante n'est dangereux que s'il y a mise ou remise en suspension, ce qui peut se produire par vieillissement (protection ayant perdu son étanchéité, état de surface dégradés, circulations d'air, chocs et vibrations, ...).

L'inspection est d'abord visuelle (l'amiante adhère ou non). S'il y a doute, un prélèvement atmosphérique est nécessaire. Ce sont les résultats d'analyse qui seront classés en trois niveaux (décret du 07.02.1991) selon la concentration en fibres :

¥ inférieure à 5 fibres par millilitre : situation saine,

¥ comprise entre 5 et 25 fibres par millilitre : surveillance régulière,

¥ supérieure à 25 fibres par millilitre : travaux impératifs dans l'année.

Les résultats des prélèvements peuvent différer selon les conditions (locaux inhabités ou occupés régulièrement).

3.2 - Travaux

De quels délais dispose-t-on pour mener les travaux ?

Tout le parc français de bâtiments devrait être expertisé pour le 01.01.2000 dans des conditions techniques précises (localisation, nature du matériau incriminé, état de dégradation).

Pour les bâtiments construits entre 1950 et 1980 le diagnostic doit déjà avoir eu lieu. Pour ceux qui sont collectifs et abritent des mineurs, il doit être réalisé avant le 1er juillet 1997. Pour les bâtiments sanitaires, les prisons, bureaux etc..., la date limite est le 31 décembre 1998. Les pavillons individuels sont dispensés.

Le décret ne précise pas quelles sont les opérations à réaliser dans le dernier des cas ci-dessus. Deux solutions sont possibles :

¥ retirer l'amiante (déflocage)

¥ laisser l'amiante en place, mais en le soustrayant au contact de l'air (fixation par encollage résistant ou/et encoffrement).

Le retrait de l'amiante est radical, mais il ne peut se faire sans de sérieuses précautions afin d'éviter toute remise en suspension, très nocive pour les opérants et pour le voisinage. Ceci conduit à des installations lourdes avec :

¥ confinement, mise en dépression et filtrations.

¥ analyses atmosphériques.

¥ port de masque et combinaison pour les opérateurs.

¥ recueils, contrôles des déchets et gravats.

¥ balisages.

L'encoffrement isole les surfaces floquées derrière des parois étanches aux poussières d'amiante. Cette condition est strictement impérative. La mise en oeuvre est délicate et des contrôles sont indispensables. Il en est de même pour l'imprégnation avec des résines. Sont concernées les surfaces planes et les tuyauteries.

L'imprégnation est la plus facile à mettre en oeuvre. Encore faut-il en contrôler les résultats.

On a montré (1990) que des expositions accidentelles à de fortes concentrations (10 000 fibres/litre) pendant une journée équivalait à 25 fibres/litre pendant 2 ans, d'où un mésothéliome possible.

On n doit pas oublier la raison d'être de l'amiante qui est de diminuer les conséquences du risque incendie, ce qui est primordial pour épargner des vies (chez les pompiers et chez les occupants) et les installations. On ne doit pas échanger un risque mineur (après intervention) contre un risque majeur.

Ceci ne milite pas en faveur du déflocage, qui doit être suivi d'une protection incendie avec substituts de l'amiante.

Une agitation médiatique est entretenue pour défloquer tout bâtiment dans lequel l'amiante est présent. En enlever précipitamment les revêtements ne serait ni justifié, ni raisonnable, voire nuisible si les précautions opératoires ne sont pas bien respectées.

Il faut en fait, là comme ailleurs hiérarchiser. Des problèmes se posent : Qui ? Quand ? Pour combien ?

 

3.3 - Qui ? Quand ? Comment ?

Qui ?

Il n'existe pas encore de protocoles d'homologation des entreprises. Seul le Groupement des Entreprises de Traitement de l'Amiante en Place (GETAP) a défini les procédures. Il attire l'attention sur les opérations mal conduites, avec une mise en garde vis-à-vis de sociétés non préparées.

Ceux qui floquèrent sont-ils aptes à défloquer ? L'interdiction d'emploi de l'amiante laisse, rappelons le, 3 500 personnes hors d'emploi faute d'un chiffre d'affaires de deux milliards de francs en 1993. Une reconversion est alors tentante, mais elle nécessite une nouvelle formation.

Les conditions de travail peuvent se comparer à celles de techniciens opérant en milieu nucléaire. Ils respectent des procédures éprouvées qu'il y a lieu de transposer et d'imposer avec la même rigueur.

Quand ?

Tout le parc français de bâtiments devrait être expertisé pour le 1er janvier 2000 dans des conditions techniques précises (localisation, nature du matériau incriminé, état de dégradation).

Combien ?

C'est le propriétaire qui doit supporter le coût des travaux. Dans beaucoup de cas, c'est l'Etat, donc le contribuable.

Les sommes à prévoir sont très supérieures à celles des indemnisations à verser aux victimes de l'amiante, actuelles et futures.

Le prix du mètre carré traité varie beaucoup selon la configuration des lieux. Il s'étagerait de 700 F à 8 000 F (les petits locaux, avec canalisations, distributions électriques, exigeant un maintien complet des installations, d'accès peu aisés, sont les plus onéreux à traiter). Dans le prix, intervient le coût d'un personnel très formé, mettant en oeuvre des techniques complexes. Abaisser les prix ne peut se faire aux dépens des précautions.

Ceci s'entend pour le déflocage qui est donc une solution extrême et réfléchie avant décision.

3.4 - Démolition

Certains bâtiments sont condamnables, ce qui entraîne une démolition avec amiante, entraînant beaucoup de déchets, donc constituant une affaire encore plus lourde à gérer.

3.5 - Produits de substitution

Ils doivent être d'aussi bons isolants thermiques. Les produits de substitution sont en général beaucoup plus chers. On utilisera notamment les fibres de carbone ou la laine de roche.

Le problème n'est pas chimique, mais de forme (fibres de faibles longueurs et diamètres) et de réactivité biologique dans l'organisme. Si la "biopersistance" est faible, c'est-à-dire si les fibres se craquellent, elles donnent une poudre, en principe sans danger.

Or ce sont les fibres à forte biopersistance qui ont la meilleure résistance au feu.

Ne sera-t-on pas tenté d'utiliser des fibres nouvelles de plus en plus minces ? et ne risque-t-on pas, alors, de se retrouver devant les mêmes problèmes ?

Certaines firmes recherchent des céramiques associant les critères de biopersistance et d'isolation. En cas de succès, il y aura là un marché énorme, lié au déflocage, se chiffrant en dizaine de milliards de francs.

Il faut de toute façon des substances ayant une biopersistance faible car elle donnent vite une poudre sans danger dans l'organisme.

C'est ainsi qu'on sait déjà passer du taux d'élimination des fibres en 20 jours au lieu de 100 avec de nouvelles laines de verre ou de roche.

4 - Déchets d'amiante

Les déchets d'amiante posent de nombreux problèmes tout au long de leur parcours : analyses, conditionnement, transport, traitement, entreposage final.

Ces déchets sont des déchets technologiques spéciaux que l'on peut comparer à ceux qui contiennent de la dioxine ou du pyralène (la toxicité de la dioxine n'existe pas, selon les académies de médecine, mais elle a été très médiatisée. Quant au pyralène, il donne de la dioxine par combustion, ce qui ramène au cas précédent.). Leur teneur en amiante peut atteindre 10% dans le cas des plaques ou des canalisations en fibrociment, mais il y a beaucoup de déchets pauvres.

Il est évident que, là comme ailleurs, les craintes, liées au terme "amiante" ne peuvent que compliquer les problèmes.

Ceux-ci commencent dès la phase de confection des déchets, donc lors du déflocage ou du décalorifugeage.

Il faut procéder de façon rationnelle, donc faire preuve d'une culture de sûreté suffisante qui ne s'acquiert pas en deux semaines de formation pour les opérateurs. On peut penser que les entreprises de bâtiments et travaux publics ont un personnel plus aisément préparé. Il y a une parenté importante aussi avec les intervenants en milieu nucléaire.

Les intéressés doivent tout d'abord être aptes médicalement, coutumiers de travaux extérieurs, capables de demeurer en ambiance confinée, au sein de combinaisons de protection, appliquant soigneusement des procédures mises au point pour les situations normales et imprévues.

La mise en fûts scellés doit être exécutée de façon méticuleuse, avec établissement de fiches de suivi.

La mise en place, après transport, dans des décharges industrielles pose des problèmes de barrières d'étanchéité, ce qui amène à considérer la perméabilité des terrains. On peut penser que les déchets d'amiante relèvent, a priori, de la classe 1 (perméabilités des terrains inférieures à 10-9) ( La perméabilité s'exprime en mètre par seconde. Le débit d'eau qui percole dans un sol est proportionnel à cette perméabilité, indépendamment des paramètres géométriques.).

En fait la pénétration de l'amiante dans le sol ne constitue pas une interrogation majeure, car l'amiante n'est nocif que s'il y a remise en suspension dans l'air.

C'est pourquoi le Ministère de l'Environnement a retenu la classe 3 pour les déchets d'amiante (perméabilités comprises en 10-9 et 10-7 ms-1) ou la classe 2, si ces déchets contiennent un peu plus d'amiante (perméabilité supérieure à 10-7 ms-1).

Il faut penser au cas par cas, et se préoccuper des coûts qui constituent une limitation au principe de précaution. Si ces coûts sont trop élevés, les tentatives de fraude seront nombreuses.

Il est évident que les craintes liées au terme "amiante" abondamment médiatisées ne peuvent que compliquer les problèmes.

5 - UN CAS "D'ECOLE" : CELUI DE JUSSIEU

Le campus de Jussieu a plus de 30 ans d'âge. Il abrite 38 000 étudiants et 10 000 salariés permanents ou exerçant des activités de maintenance ou des travaux de laboratoires dans les trois établissemnets du campus à savoir les deux universités Paris 6 - Pierre et Marie Curie, Paris 7 - Denis Diderot et l'Institut de Physique du globe de Paris.

L'amiante a été largement utilisé dans sa construction, ce qui a donné lieu à des remous en 1976, suivi d'un calme qui a pris fin en 1994.

En 1995, une étude de diagnostic est confiée par les trois universités à un groupement de bureaux d'études. Il en ressort que l'état des flocages est trop mauvais en de nombreux endroits pour envisager des solutions d'enrobage ou d'imprégnation qui, en outre, occasionnent des ennuis sérieux d'entretien du bâtiment et ne résolvent pas le problème à long terme. La solution qui s'impose, malgré les risques, est celle du déflocage complet du campus. Pour la mettre en oeuvre il convient de disposer de beaucoup de place (de l'ordre de 40 000 mètres carrés) sous forme de locaux tampons provisoires adaptés aux activités des universités (essentiellement des surfaces de laboratoires). Dès cette époque le problème des déchets est posé : doit-on les enfouir en décharge contrôlée ou les inerter par vitrification ?

L'intervention du Président de la République le 14 juillet 1996 met le problème au premier plan de l'actualité. Une évacuation des locaux sous six mois apparaît irréaliste à tous les spécialistes.

La mission Jussieu, mise en place par François Bayrou, connaît quelques désaccords en juillet 1996, mais continue de se réunir jusqu'au 30 septembre, date à laquelle le ministre annonce son "plan" de désamiantage, à savoir :

¥ début du chantier de désamiantage le 18 avril 1997.

¥ fin des travaux prévus pour la rentrée universitaire 1999.

¥ coût des travaux : 1,2 milliards de francs.

¥ construction de locaux provisoires à Jussieu même, sur un terrain de l'éducation nationale à Gentilly, et réaménagement de l'immeuble du CEA rue de la Fédération, soit une surface totale de 14 000 mètres carrés, mais sans la possibilité d'y installer des laboratoires.

En fait rien n'a démarré aujourd'hui et l'irréalisme de ce plan apparaît à tous les spécialistes. Aucun des locaux provisoires promis ne sera prêt avant 1998. Les travaux ne peuvent commencer et, plus grave, les problèmes techniques posés par la mise en sécurité du bâtiment, qui dépassent très largement le cadre de l'amiante, ont été très grossièrement sous-estimés. Le désamiantage conduira à désosser complètement le bâtiment, dont il ne restera que la charpente métallique et les sols, tout le reste devant être reconstruit aux normes de 1997. La surface à traiter est de l'ordre de 220 000 mètres carrés et, si l'on disposait rapidement des 80 000 mètres carrés de locaux tampons adaptés aux activités des universités qui sont aujourd'hui réclamés par la maîtrise d'oeuvre et la programmation, le chantier durerait 5 ou 6 ans, et mobiliserait l'intégralité des entreprises françaises de désamiantage qui existent actuellement.

Rappelons que le suivi médical très poussé des personnels de Jussieu, a permis de détecter 24 cas de maladies liées à l'amiante, dont deux mésothéliomes. La plupart des personnes contaminées avaient subi des expositions à l'amiante avant la construction du campus. Le temps de latence de ces maladies, de l'ordre d'une trentaine d'années, montre que si une épidémie due à l'amiante se déclare à Jussieu, ce n'est qu'à partir des toutes prochaines années qu'elle se manifestera.

 

Francis DELOBEAU