- Problème des déchets -
En juillet 1996, l'INSERM a publié un rapport intitulé "Effets sur la santé des principaux types d'exposition à l'amiante". La Lettre des Cindyniques, se voulant le carrefour des opinions sur le danger, publie ci-dessous les réflexions d'un scientifique du CEA.Dans ce rapport l'INSERM utilise la relation linéaire sans seuil pour calculer les risques. En combinant les valeurs retenues avec les quantités d'amiante consommées en France de 1951 à 1975 et qui se retrouveront sous forme de déchets, on peut estimer le coût de stockage de ces déchets en utilisant la doctrine mise au point pour les produits radioactifs. L'assimilation des deux nuisances va de soi car on est en présence de deux éléments cancérigènes d'origine industrielle et dans les deux cas l'estimation du risque se fait de façon identique.
En effet, ils induisent tous deux des cancers qu'ils aient été inhalés ou ingérés.
Pour les radioéléments, on a défini une limite qui sert de valeur plafond pour les stockages en surface. Cette limite qui s'exprime en concentration en radioactivité par tonne de déchet a été calculée en combinant un scénario de vie sur le stockage, banalisé après décroissance des produits de fission, avec un niveau de risque de 10-5 cas de cancer mortel induit chaque année.
La relation entre le risque et la dose est une relation linéaire sans seuil (principe de précaution).
On peut faire un calcul comparable pour l'amiante.
Dans le rapport de l'INSERM, le risque pour la population est de 12,5 cas pour 10 000 (hommes et femmes) pour 60 ans d'inhalation pendant 1900 heures par an (durée du travail), lorsque la limite actuelle de 25 fibres par litre d'air est respectée.
En réalité, la durée du séjour dans un logement est de 5000 heures par an et non 1900 heures.
Le risque devient alors :
12,5 x 10-4 x *= 30 x 10-4/60 ans soit un risque annuel de 5 x 10-5 par an Si on veut avoir le même niveau de risque que celui accepté pour la radioactivité (10-5 par an), on ne doit pas dépasser la concentration de 25/5 soit 5 fibres par litre d'air.
Le rapport de l'INSERM permet de faire une équivalence en masse puisque 0,5 fibre/litre = 1 ngr/m3.
La concentration limite qui respecte le taux de 10-5 décès par cancer et par an est donc de 10 ngr/m3.
Cette valeur peut servir pour aiguiller les déchets soit vers la surface, soit vers le stockage géologique.
De 1951 à 1975, il a été utilisé en France 2 500 000 tonnes d'amiante dont 2 000 000 sous forme d'amiante-ciment, produit facile à identifier qui est composé de 10% d'amiante et de 90% de ciment. Les déchets potentiels représentent 20 000 000 de tonnes incorporant 2 000 000 de tonnes d'amiante.
Dans un premier temps, il est plus simple de ne considérer que ce produit, et d'étudier le coût de son stockage sous forme de déchets.
Aujourd'hui, on estime que l'amiante-ciment est un matériau dont la structure est telle qu'il ne relargue pratiquement pas d'amiante. Il n'en sera pas de même dans quelques milliers ou dizaines de milliers d'années.
Pour les matériaux radioactifs dépassant la limite a, on refuse toute dilution, même suffisamment contrôlée pour prévenir toute reconcentration. Cette attitude est stupide et pour l'amiante, on doit étudier les deux options : stockage en formation géologique ou stockage en surface après dilution.
I/ Le stockage en formation géologique
Pour les déchets radioactifs, on estime qu'en 50 ans la production sera de 100 000 tonnes et que le coût de leur stockage représentera au maximum 1 000 000 de francs par tonne.Les déchets d'amiante ne posent pas des problèmes aussi aigus que les déchets radioactifs (chaleur, irradiation des travailleurs). Cependant, si on prend comme coût de la collecte, du conditionnement, du génie civil et de la mise en place, le quart du coût total pour les déchets radioactifs, ce qui ne devrait pas représenter un facteur d'erreur supérieur à deux, on aboutis à un coût de l'ordre de 5 000 milliards de francs.
On peut, bien entendu, choisir des modalités de stockage moins onéreuses telles qu'anciennes mines ou carrières. Mais on ne respecterait plus le principe éthique qui exige qu'on applique pour les générations futures, les mêmes critères de protection que ceux que l'on applique à la génération actuelle.
De toute façon, les coûts se chiffreraient en milliers de milliards de francs.
II/ Le stockage en surface
En prenant comme scénario, la vie dans une habitation construite sur le site de stockage après qu'il ait été banalisé, et en admettant qu'une partie des poussières qu'on inhale proviennent des matériaux du stockage, on peut les calculer, en utilisant les données de l'INSERM quelle devrait être la dilution nécessaire pour que la limite de 10 ngr par m3 d'air soit respectée.Une valeur de 10 ngr par m3 d'air est assez représentative de la concentration domestique de ces poussières d'origine extérieure. Un calcul simple montre que la dilution devrait être pour l'amiante seule d'un facteur 1000 ou de 100 pour l'amiante-ciment.
Il faudra donc stocker 2 milliards de tonnes de déchets, soit, avec une densité moyenne de 2, un milliard de mètre cubes.
Un site de stockage pour déchets industriels toxiques ultimes, cas des déchets amiantés, est prévu pour contenir un million de mètres cubes. Il faudrait donc en ouvrir dix par département alors qu'on n'a pu en ouvrir aucun depuis 15 ans. A 1 500 francs la tonne, et sans compter les coûts de la dilution et du conditionnement, on aboutirait à un coût total de 3 000 milliards de francs.
Une autre solution, dont on ne peut chiffrer le coût, consisterait à étaler ces déchets dilués sur toute la surface de la France. Le risque serait ainsi équitablement réparti, mais une couche de 2 mm d'épaisseur, n'améliorerait pas le paysage. Quelle que soit la solution technique choisie, si on utilise la relation linéaire sans seuil pour estimer le risque, on aboutit à des coûts de stockage des déchets d'amiante-ciment qui se chiffrent en milliers de milliards de francs, ce qui n'est pas acceptable par n'importe quel pouvoir politique.
Une fois de plus, on est confronté à un problème vieux comme la médecine, celui de la santé du pauvre et celui de la santé du riche.
Il y a trois mille ans, les médecins chinois enseignaient qu'il n'existait que deux formes de pneumonie : celle du pauvre dont on meurt et celle du riche dont on guérit. Aujourd'hui on pourrait dire qu'il existe deux formes de nuisances : celle d'une industrie pauvre dont on ne se protège pas et celle d'une industrie riche dont on se protège.
A moins que l'absence de seuil ne soit une absurdité scientifique, ce dont j'ai toujours été convaincu.
Jacques LAFUMA