DU PRINCIPE DE PRECAUTION A LA DECADENCE

 

Risques imaginaires mais coûts réels.

Nous reproduisons ici, avec son autorisation, un article de Didier Crépin paru dans la revue "Flux" de l'association des anciens élèves de "Sup-Elec". Il traite du Principe de Précaution, objet de nombreux colloques, publications, discussions et devenu une loi il y a deux ans.

Ce principe se réfère au non-savoir, à l'incertitude. Celle-ci est aussi subjective et il ne faut pas en son nom, faire des choix irréversibles.

La recherche du dommage zéro ne doit pas empêcher d'affecter des ressources limitées à des risques démontrés et le scénario du pire peut vite être déraisonnable.

Science et jugements de valeurs doivent donc cohabiter et ne pas occulter le bon sens.

L'auteur exprime ici des vues qui peuvent amener des commentaires que l'I.E.C. sera heureux de recevoir.

 

Introduction

Le principe de précaution, qui a germé dans les instances écologistes internationales dans les années 1985, est entré dans la loi française le 19 janvier 1995. Il s'avère que son application intelligente constitue un progrès social mais que son application perverse et radicale peut paralyser notre société et condamner l'activité scientifique et industrielle. Son application radicale peut en effet conduire à obliger un responsable public ou privé à mettre fin à une activité simplement soupçonnée de pouvoir causer à la santé ou à l'environnement un dommage inacceptable, même en l'absence de toute preuve d'un lien causal entre le dommage et l'activité alors interdite. Bref, la rumeur peut suffire. La porte est donc ouverte à l'irrationnel, à la fin de la pensée scientifique et cartésienne, à la guerre des rumeurs et aux dérives mafieuses : en effet, l'évolution du droit pénal, qui a tendance à devoir désigner un responsable privé ou public à l'occasion de chaque accident humain, ne peut que pousser ces responsables en titre à se protéger en appliquant a priori le principe de précaution, sans se soucier d'abord de son coût pour la société.

Par ailleurs aucun retour en arrière n'étant formellement prévu en cas de démonstration ultérieure d'absence de lien causal entre l'activité interdite et les dégâts supposés, une redoutable machine "à cliquet" est en marche contre la société industrielle.

Les perversions du principe de précaution

Cependant que la sécurité et la protection sociale des populations de vastes régions d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique Latine sont tellement précaires et pèsent si peu dans les prix de revient industriels que ces contrées drainent progressivement toutes les productions à forte consommation de main-d'oeuvre, il est frappant de voir se développer dans les pays d'Europe, petit à petit mis au chômage par ce transfert de l'activité, une pression invraisemblable d'exigence de risque nul suscitée par certains milieux "écologistes". Il arrive que cette démarche conduise à des manifestations hystériques, comme ce fut le cas pour l'amiante de Jussieu ou le transport récent de déchets en Allemagne. Ce phénomène d'aveuglement collectif est prémonitoire, si les responsables politiques continuent à céder par nécessité de rétablir l'ordre public, d'une décadence imminente et il conviendrait de réagir rapidement.

En effet, autant se conçoit parfaitement la demande d'une solidarité accrue pour ceux qui se sentent menacés ou sont touchés de plein fouet par la fuite de l'emploi vers d'autres continents, autant se comprend fort mal l'hystérie qui règne autour de l'exigence d'un risque nul pour certaines activités ou certains produits cependant que la préoccupation est inexistante lorsqu'il s'agit d'autres activités bien plus dangereuses ou d'autres produits bien plus toxiques.

L'exigence du risque "zéro" dans la vie quotidienne impose des dépenses de plus en plus élevées à mesure que l'on se rapproche de l'objectif et les budgets gaspillés dans ce fantasme manquent cruellement pour des urgences bien réelles et immédiates.

Il est donc temps de se demander si les groupes de pression et les associations extrémistes qui défendent et prônent le risque nul en Europe et à Bruxelles n'ont pas en fait pour objectif inavoué de paralyser nos industries et de rendre exsangues nos budgets, de manière à provoquer ou accélérer le déclin de l'Europe en flattant, dans des populations nanties, des réflexes de type sybaritique. Nous avons à diverses occasions dénoncé ce militantisme du risque "zéro" qui multiplie les campagnes de désinformation pour inquiéter le public et contraindre les hommes politiques à des décisions en fait contraires aux intérêts de la collectivité.

Toutes les supercheries intellectuelles sont utilisées : ainsi les groupes de pression s'ingénient à faire évoluer les normes de nuisance, de manière à les aligner sur les progrès des instruments à prôner, ou tout au moins à utiliser malicieusement le changement des unités de mesure, de manière à faire apparaître, pour un niveau de pollution identique, des valeurs beaucoup plus grandes. Ce fut le cas lorsque le becquerel remplaça le curie (le curie équivaut à trente-sept milliards de becquerels). Une radioactivité qui s'exprimait en micro-curies s'exprime donc aujourd'hui en méga becquerels, ce qui est bien plus impressionnant pour les non-initiés !

Quand on sait que l'instrumentation de mesure permet de détecter le becquerel et bien moins encore, on imagine à quels abus cela peut conduire. Ainsi la teneur en césium d'un sanglier abattu récemment dans les Vosges "fait la une" de grands journaux et est présentée comme effrayante alors qu'elle est sans risque pour la santé du public et pour celle des sangliers. On présente également plus volontiers la radioactivité du sanglier en méga becquerels par tonne plutôt qu'en becquerels par gramme. On donne l'illusion de valeurs un million de fois plus importantes. Nous avons vu comment, en l'absence de tout risque significatif, une vaste opération de désinformation a conduit à l'évacuation de "Jussieu" et à la dépense d'un milliard et demi de francs qui vont par conséquent manquer, à l'intérieur de budgets devenus inextensibles à des objectifs bien plus réels, tels que la recherche sur le cancer ou le SIDA qui font des dizaines de milliers de victimes en France chaque année, alors que les maladies susceptibles d'être imputées à l'amiante sont quasi inexistantes, quand les prescriptions d'usage sont respectées.

Les remèdes contre les guerres de rumeurs

Il est nécessaire d'organiser la résistance et il serait sans doute souhaitable qu'ingénieurs et scientifiques, qui exercent des responsabilités significatives et qui constatent dans leur domaine de compétence une désinformation maligne caractérisée, interpellent la rédaction des médias concernés. Ils seraient le plus souvent accueillis par des journalistes de bonne foi qui se sont simplement laissés abuser.

Dans un récent éditorial de la revue "Fusion", le rédacteur de l'éditorial qui traite des dangers d'application pratique du "principe de précaution", suggère que puissent être poursuivis ceux qui, par des rapports scientifiques biaisés, auraient pu faire prendre aux responsables, politiques ou autres, des décisions graves et contraires à l'intérêt général. Quelques poursuites exemplaires seraient sans nul doute de nature à limiter les actions perverses. La notion de complicité de propagation de fausses informations ayant entraîné des conséquences graves dans des décisions publiques, pourrait être étudiée.

Didier CREPIN

Ingénieur Supélec - SBE

       
© Institut Européen de Cindyniques- Lettre n° 23 - Août 1997