VIOLENCE ET INSECURITE : VERS UNE NOUVELLE LECTURE

 

L'Institut Européen de Cindyniques organise, avec le concours d'entreprises publiques et privées, un colloque les 20 et 21 novembre 1997 au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Il se propose de répondre à la question suivante : La violence est -elle un accident ?

Nous avons demandé au docteur Michel Monroy, qui joue un rôle éminent dans la préparation de cette manifestion, de nous entretenir, avant le déroulement de celui-ci, de l'état de ses réflexions sur ce problème d'une grande actualité. Nous l'en remercions vivement.

 

Face à la violence

La prévention des phénomènes de « violences non institutionnalisées » pose le problème de l'action en situation complexe.

Les pouvoirs publics disposent de moyens considérables aussi bien au niveau des professionnels de tous ordres que des structures administratives, techniques et financières, ainsi qu'au niveau de l'information. Les coûts consentis aux « traitements » de la violence et, dans une moindre mesure, aux politiques de prévention sont très élevés. Et pourtant, notre société est globalement violente au point qu'un discours sécuritaire aura toutes les chances d'un écho grandissant.

Mais si la violence sous forme d'agressions unilatérales est plus médiatisée que les autres formes, elle ne doit pas les masquer : les affrontements sociaux qui dégénèrent, les violences cachées dans le cadre familial et éducatif, et la violence suicidaire ont une actualité indéniable.

Certaines contraintes (chômage, absence de logement, rapports sociaux dégradés) peuvent être ressenties comme de véritables violences même s'il n'y a pas de dommages physiques. Les seuls points communs à ces situations résident dans la notion de dommage, de préjudice, d'atteinte à l'intégrité physique, morale ou matérielle, infligés par un acteur volontaire. Pour celui qui subit ou s'inflige la violence, c'est la perte d'une situation de sécurité et d'intégrité, de libre initiative.

Pour tenter de traiter ou de réduire la violence, les interprétations ne manquent pas. Elles débouchent sur des « traitements » spécifiques de la violence, en retenant un ou plusieurs paramètres.

Les interprétations données par la psychologie individuelle ou la psychanalyse privilégient la notion d'agressivité.

Les interprétations sociologiques ou politiques mettent en avant les facteurs économiques et culturels.

L'approche policière de la violence est avant tout pragmatique et immédiate.

L'approche juridique privilégiera la notion d'infraction même si elle tente de s'élargir à des considérations de contexte.

Les compagnies d'assurance privilégieront l'évaluation des dommages en vue d'une indemnisation.

Une approche éthique des phénomènes de violence stigmatisera le plus souvent les actes violents et prendra en compte le droit des victimes, mais elle pourra aussi trouver des justifications à une révolte violente jugée légitime.

Toutes ces lectures aboutissent à des préconisations de traitement ou de prévention du phénomène portant sur les données et les faits objectifs et sur les représentations. On définit ainsi des politiques globales applicables par des catégories définies d'acteurs et devant s'appliquer à des contextes précis. Mais la complexité du phénomène le fait échapper à une lecture réductrice et à des mesures trop ciblées.

Si l'on prend l'exemple des violences commises dans le cadre familial, comme l'inceste, il est évident qu'aussi bien l'approche exclusivement pénale que l'approche exclusivement psychologique peuvent s'avérer contreproductives pour les victimes. De même les modifications matérielles du cadre et des conditions de vie quotidienne seront sans effet suffisant sur les relations violentes, si les mentalités et les représentations des acteurs n'évoluent pas parallèlement.

Les attitudes

Or les représentations liées aux phénomènes de violence semblent majoritairement réductivistes et réactives. Le réductivisme consistera à limiter la lecture à l'acte violent, ou même à l'individu violent, parfois à la situation interactive violente, sans prendre en compte le contexte multiacteurs et multiparamètres qui a permis ou nécessité la violence. L'attitude réactive consiste à considérer la violence comme un phénomène étranger qui s'impose et auquel on ne peut que répondre. Or ces réponses, si elles peuvent avoir une efficacité temporaire et limitée, peuvent avoir un effet contreproductif d'entretien du phénomène. On citera le déni, le repli, le recours, la désignation et la réciprocité.

Le déni consistera, faute de pouvoir analyser et agir, à tenter d'oublier, de ne pas savoir, de ne pas être concerné. Dans cette optique, la violence concerne surtout les autres, et l'ailleurs.

Le repli face à une violence difficile à nier privilégiera une sécurité passive, protection d'un espace, évitement des zones exposées, refuge dans des espaces limités, protection passive.

Le recours aux professionnels de la sécurité -vigiles, gardiens, forces de l'ordre- est à peu près inévitable dans les situations de violence. Pris comme une attitude systématique et exclusive, il fait l'économie d'une analyse et de possibilités d'une initiative individuelle.

La désignation correspond à circonscrire une violence à certains groupes et individus qu'il suffirait de neutraliser ou d'exclure. C'est la mentalité « sécuritaire ».

La réciprocité consiste à installer une symétrie dans la violence, dans l'espoir vain de la réduire en la retournant contre ses auteurs, qu'il faudrait intimider ou terroriser. Ces attitudes réactives courantes peuvent s'expliquer et avoir une certaine légitimité dans des contextes précis; on ne doit pas les méconnaître, mais elles ne peuvent suffire à construire un modèle de prévention.

Représentations de la violence

D'une manière plus générale, les représentations liées à la violence semblent s'inscrire dans quatre registres : celui de la probabilité, le registre affectif et émotionnel, celui de la nécessité et enfin celui de la légitimité. Ces quatre registres de représentation concernent aussi bien les auteurs de violence que les victimes ou les tiers témoins extérieurs.

Une représentation de la probabilité peut se situer dans la sur- ou sous-estimation de l'occurrence d'une situation violente avec des inconvénients dans les deux cas. Appréhender quelqu'un uniquement dans ses potentialités de violence n'est pas sans conséquences sur les suites de cette attente particulière.

Le registre affectif et émotionnel rend compte des affects de peur ou, à l'inverse, de désir de violence qui peuvent être complémentaires ou symétriques chez des partenaires face à face.

Le registre de la « nécessité de la violence » mérite d'être explicité. Il ne se limite pas à la nécessité d'une réponse violente à une action violente. Il apparente la violence à un « traitement de situation » qui apparaît à l'acteur, à un moment précis, comme incontournable, parfois le seul possible dans le contexte. La question pertinente serait de se demander à quel moment et dans quelcontexte la violence apparaît à un acteur comme une nécessité.

Le registre de la légitimité ne se confond pas avec le précédent : comprendre n'est pas forcément justifier. Les fondements éthiques de certaines violences ne manquent pas. Le problème se situe dans le partage, possible ou non, d'un univers de valeurs.

On peut essayer d'analyser les représentations des auteurs de violence, des victimes et des tiers en fonction de ces quatre registres, et ceci dans chacune des situations-type que nous avons schématisées (affrontements, violences familiales, violences auto-orientées, violences latentes).

Les expériences réussies de prévention et de traitement de la violence dans ces différents contextes montrent qu'un travail en profondeur a été mené pour modifier ces représentations chez tous les partenaires.

Mais une approche cindynique de la violence comme un risque partagé nous invite à prendre également en compte d'autres paramètres plus systémiques. Nous citerons quelques « déficits systémiques cindynogènes », c'est-à-dire générateurs d'un risque de situation violente. Il s'agit du déficit de gestion des interfaces, du déficit d'initiative, du déficit de confiance, du déficit d'appartenance, du déficit de gestion de la temporalité, du déficit dans la construction de l'image de l'Autre, du déficit dans la construction de règles et de lois « partageables ».

La gestion des interfaces

Nous entendons par interfaces la surface d'échange de tous les ordres possibles entre deux individus ou deux groupes. Avançons l'hypothèse que l'interface agressive et violente s'installe préférentiellement dans un contexte de méconnaissance active, d'ignorance subie ou voulue de l'autre partie, d'absence d'échanges suffisants selon d'autres modalités que l'adversivité ou le rapport prédateur/proie. Le déficit concerne une illisibilité de la situation et des déterminismes des partenaires largement compensée par des productions imaginaires.

Or la dynamique propre des rapports violents entretient et aggrave le repli, la réduction de l'autre à la dimension de la menace ou de la cible et l'enchaînement est vite irréversible.

La non-perméabilité d'un groupe replié sur lui-même, son étanchéité défensive est un élément favorisant pour une gestion de l'interface avec les autres groupes sur un mode violent.

Impasses d'initiative et violence

Si l'on met à part la violence criminelle qui reste minoritaire au regard des autres formes, il semble que la violence éclate souvent dans un contexte d'impasse ressentie et d'un vécu d'épuisement des autres modalités de transaction.

Dans un contexte d'horizon bouché, d'impuissance vécue, de non-reconnaissance par les partenaires ou le corps social, la tentation est grande de reprendre une initiative, fut-elle destructrice. C'est une des explications possibles à de nombreux suicides, drames conjugaux, voire affrontements sociaux de desesperados. Quand toutes les voies sont bouchées, une piste reste possible : celle de la transgression et de la destruction. C'est la dernière pour reprendre une certaine maîtrise de la situation et une reconnaissance, fut-elle négative. On renoue ainsi sur le mode de la peur partagée et des coups échangés : un réseau d'échanges avec des partenaires ou le corps social qui ne vous laissait aucune autre possibilité d'initiative.

Fonctions de la confiance et « économie » de la peur

On ne détaillera pas ici les éclairantes analyses de Gilles Le Cardinal et de ses collègues de l'Université de Compiègne sur les fonctions de la confiance dans le fonctionnement et la productivité d'un groupe. Formulé en termes de déficit, l'absence ou la perte de confiance préfigurent des rapports violents. Dans notre société, on peut parler d'une véritable économie - transactionnelle et matérielle - de la peur. On fabrique de la peur chez l'autre, on l'échange, on la partage, on l'autoentretient pour soi.

Quand les autres modes d'échange n'ont plus cours (par exemple en milieu carcéral dégradé), la peur a statut de valeur et de monnaie d'échanges. Elle se substitue à toutes les autres transactions, devenues impossibles.

Au plan économique se crée également un marché de la peur en partie fondé sur la réciprocité de la violence. La violence est une façon d'anticiper des réactions redoutées dans un climat de déficit de la confiance.

Violence et gestion de la temporalité

Il semble que la violence s'installe souvent sur un double déficit, celui de la mémoire et des enseignements des « retours d'expérience », celui de l'anticipation des conséquences.

Ou plus exactement la mémoire que mobilise la violence est extrêmement sélective, ne retenant que les préjudices et les coups reçus, avec l'espoir d'une punition et d'une vengeance. A cet égard, nous renvoyons le lecteur à l'admirable texte de Paul Ricoeur : Le pardon peut-il guérir ?

Vue sous l'angle de la notion de sécurité/insécurité, la violence possible correspond à des perceptions temporelles contradictoires : autant l'insécurité est synonyme de paroxysme, d'impulsion, d'irruption violente, d'urgence, autant la notion de sécurité s'inscrit dans une gestion fluide et linéaire du temps; elle n'est pas événementielle, sensationnelle, brutalement interpellante. Même quand elle atteint des développements extrêmes (quadrillage policier, contrôles, surveillance générale), la menace qu'elle fait peser est sourde et latente. Comme telle, la sécurité peut apparaître à certains comme la marque pesante du non-changement, et l'insécurité peut apparaître (à tort, à terme) comme l'irruption du nouveau, de l'imprévisible, des pesanteurs secouées. En fait toutes deux sont liées de façon complémentaire : la pseudo-sécurité (pour certains) produite par un ordre injuste et inique, est le ferment d'une insécurité de révolte légitime.

On a coutume de traiter les problèmes de sécurité exclusivement « à chaud », dans des contextes d'urgence, ou « à froid », par une menace symétrique de surveillance accrue qui garantit le non-changement. Il faudrait un renversement des mentalités faisant prendre conscience de l'urgence d'une analyse sereine multiacteurs des facteurs générateurs de convulsion.

Rapport aux règles et à la Loi

Le déficit évoqué ici ne concerne pas une absence de règles et une non-reconnaissance de lois chez les auteurs de violence. La violence aussi a ses règles, et les groupes les plus violents connaissent des lois extrêmement contraignantes.

Le déficit concerne la possibilité de références communes « partageables » avec les partenaires ou le reste du corps social. A nos yeux, la violence n'est pas un accident, mais correspond à la déconstruction d'un univers (culturel, éthique, relationnel) et à la réorganisation du réel sur la base de paramètres simplifiés à l'extrême, mais s'appuyant sur des normes précises, investies ou subies par les acteurs.

On citera ici les travaux de Gilles Hériard-Dubreuil sur « action distribuée et risques ». Les contextes générateurs du risque de violence sont d'autant plus inaccessibles à un traitement qu'ils génèrent de nouvelles normes qui règlent le comportement des partenaires. Dans cette optique, un « criminel endurci » serait celui qui a parfaitement intégré les « lois du Milieu » et s'y conforme à la lettre.

Les auteurs de violence n'évoluent pas dans un monde dépourvu de repères symboliques, mais ils définissent et respectent des repères alternatifs. Ainsi commence l'incivisme et se développe une « violence ordinaire » s'inscrivant dans des normes bien définies.

Il faut donc s'interroger sur ce qui, dans les deux systèmes de références, génère les règles et les lois, et les empêche éventuellement d'être partagées par les parties en présence. La remise en question de normes adoptées par un sous-groupe est encore plus difficile à opérer qu'un « simple » changement de comportement.

Appartenance « citoyenne » et microappartenances

Il semble superflu ici de développer le thème de l'exclusion, bien connue comme étant génératrice potentielle de violence. Le déficit d'appartenance à la communauté sociale a des fondements économiques, culturels, politiques bien cernés, mais ce que nous voudrions évoquer ici, ce sont les modalités de reconstruction d'une appartenance alternative au sein de groupes alternatifs, minoritaires, eux-mêmes partiellement exclus.

L'intérêt et les limites du communautarisme méritent une analyse approfondie. La complexité du jeu interactif entre les minorités et la communauté sociale tout entière ne peut se réduire à une caractérisation en termes de groupe pacifique ou groupe agressif. La genèse et l'évolution d'un groupe à potentialité violente ne peut être réduite aux seules données idéologiques. C'est tout le problème rapport au changement et au système majoritaire.

Violence et image de l'Autre

La violence, quelle qu'en soit la forme, ne peut s'installer que sur une image de l'autre consciemment ou inconsciemment amputée. Un travail de réduction de l'autre aux dimensions du Mal, de la proie, du danger, de l'insignifiance, de la menace, de la malfaisance permet seul la violence.

Une prévention raisonnée passera nécessairement par un enrichissement substantiel de l'image de l'autre dans le sens de sa singularité, de son histoire, de ses craintes, de ses espoirs, de ses refus.

Ainsi voyons-nous petit à petit se dessiner une « image en creux » de la violence complémentaire à l'« image en relief » que donne la violence mise en oeuvre. Que la violence s'inscrive dans des manques, des vides, des déficits nous livre des pistes pour des propositions assez différentes d'un projet illusoire d'éradication radicale.

Des pistes pour une recherche-action ?

La méthode cindynique ne suppose pas l'abandon des lectures réductrices, mais plutôt leur prise en compte et leur intégration dans un projet plus vaste. Nous retiendrons quatre aspects interdépendants de la recherche-action en prévention : l'inventaire, la conceptualisation, l'action sur le terrain, la prise en compte des coûts et des résistances.

L'inventaire des situations et des faits ne peut que s'appuyer sur des hypothèses, une heuristique guidant la collecte des informations. Le pari cindynique incitera à multiplier les paramètres à prendre en compte, non seulement concernant les acteurs et les faits, mais aussi les dynamiques évolutives et le jeu des représentations. Aborder le complexe avec un modèle complexe est une nécessité qui comporte le risque de confusion et de perte de vue des situations singulières.

La construction de modèles conceptuels doit à la fois se distancier et rester concordante à l'expérience vécue des témoins et des acteurs. Un modèle conceptuel n'est qu'intéressant, mais non opératoire si les acteurs sur le terrain ne s'y reconnaissent pas.

Enfin la mise en oeuvre sur le terrain de toute action de prévention n'a rien à voir avec un discours à faire passer ou même avec des mesures concrètes qui seraient octroyées. Elle ne peut, à notre sens, s'inscrire seulement dans des microanalyses-actions, à l'échelle artisanale, définie par une possibilité d'intervention réelle de chaque acteur.

Un phénomène s'inscrivant dans la complexité, tel que la violence (mais au même titre le suicide ou la toxicomanie) n'a de chance de voir son occurrence diminuer que si les fonctions qu'il remplissait sont assurées par des interactions sociales ayant valeur d'équivalence.

On ne reprendra pas ici chacun des paramètres énumérés plus haut concernant les représentations qu'il faudrait modifier, ou les déficits générateurs de violence. Les uns et les autres ouvrent des pistes à des actions concrètes n'entraînant pas forcément des coûts exorbitants.

Les témoignages des acteurs engagés sur le terrain, ayant mené à bien des actions de prévention de la violence, ne paraissent pas infirmer la validité de ces pistes.

H. Ollagnon a développé le concept de gestion patrimoniale. Il a aussi distingué ce qui relève du collectif et ce qui relève du commun. Pour le dire très schématiquement, le collectif relèverait de ce que les gens subissent ensemble, alors que le commun relève de ce qu'ils s'approprient, en s'investissant dans le partage.

Que nous le voulions ou non, la violence est notre patrimoine collectivement hérité et que nous transmettons à nos enfants malgré nous, car il paraît vain de prétendre l'éradiquer totalement. Acteurs, victimes, témoins ou professionnels spécialisés, politiques, simples citoyens, nous ne pouvons pas ne pas être concernés. A partir de ce « collectif » subi, il nous appartient de construire du « commun » investi, pour gérer ensemble, avec un risque réductible mais toujours présent, notre incontournable patrimoine de violence.

Docteur Michel MONROY

Psychiatre

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© Institut Européen de Cindyniques - Lettre n° 23 - Août 1997