LES RISQUES LIES A L'UTILISATION DES ORGANISMES GENETIQUEMENT MODIFIES

 

Les risques "biotechnologiques" sont particulièrement à l'ordre du jour sous les aspects transgénique, alimentaire et thérapeutique, souvent étroitement liés.

L'essor du génie biologique et de ses applications réserve de nouveaux et rapides développements, accompagnés des risques correspondants.

 

Un ensemble de techniques mises au point pour l'essentiel il y a 15-20 ans permettent d'isoler les gènes de n'importe quelle espèce vivante et de les étudier. Il est également possible d'introduire de manière définitive des gènes dans des organismes vivants divers, que ce soit des bactéries, des levures, des plantes ou des animaux. C'est donc dans ce cas que l'on procède à une véritable modification du patrimoine génétique et donc à la création de nouvelles lignées et probablement dans le futur de nouvelles espèces. Les organismes portant dans leur génome un gène étranger sont qualifiés de transgéniques ou de génétiquement modifiés (O.G.M.).

 

Les utilisations des O.G.M. sont multiples. La transgénèse est un outil désormais irremplaçable pour les biologistes. Le transfert de gène permet en effet d'ajouter une information génétique bien identifiée dans un organisme entier. Cette approche fournit des informations de première importance sur les mécanismes qui gouvernent le fonctionnement des gènes. Elle permet également de mieux connaître les fonctions biologiques. Chez les bactéries, les levures et dans une moindre mesure chez les animaux, il est possible de remplacer très précisément un gène par un gène exogène. Ceci permet d'obtenir des informations plus précises encore sur les organismes vivants. Dans le même ordre d'idée cet ensemble de méthodes permet de créer des lignées d'animaux qui miment des maladies humaines. Ceci permet d'étudier ces maladies avec plus de précision et de découvrir de nouveaux médicaments. Des protéines pouvant être utilisées comme médicaments sont ou vont être préparées à partir de bactéries de levures, de plantes, de cellules animales en culture, du blanc d'œuf et surtout du lait d'animaux qui ont reçu des gènes exogènes correspondants. Il est de plus en plus vraisemblable que des cellules et des organes de porcs transgéniques seront transplantés à l'homme. Les animaux d'élevage comme les plantes pourront également bénéficier de la transgénèse. Il est peu douteux en effet que des animaux résistant à des maladies et ayant des caractéristiques génétiques améliorées seront préparés par le transfert de gène. Toutes ces activités posent des problèmes de sécurité dont la plupart sont très semblables à d'autres déjà traités par les communautés humaines. Il est généralement admis que la transgénèse ne saurait créer des organismes vivants plus dangereux que ceux que la nature a engendrés. L'évolution a en effet tout loisir de procéder à tous les essais possibles et imaginables. Les communautés humaines manipulent par ailleurs les êtres vivants depuis des millénaires. Elles ne sont donc pas totalement démunies en face des nouvelles situations qu'elles ont commencé à créer.

Les risques dus aux expérimentations réalisées dans des espaces confinés

La très grande majorité des O.G.M. sont obtenus et maintenus dans des laboratoires, des serres et des animaleries. Ces O.G.M. ne sont pas destinés à être disséminés. Leur dissémination doit donc être au contraire soigneusement évitée. Des mesures spécifiques de confinement doivent donc être définies et mises en oeuvre.

Des contraintes physiques doivent empêcher d'échapper au contrôle des expérimentateurs. Ces contraintes sont bien entendues différentes selon que les organismes sont des micro-organismes, des plantes, des animaux aériens, aquatiques ou terrestres. Les gènes introduits dans les organismes vivants peuvent être naturellement mobiles (c'est le cas des vecteurs viraux par exemple) ou codés par des protéines qui peuvent être pathogènes d'une manière ou d'une autre (c'est le cas de génomes viraux, des gènes des récepteurs aux virus, des gènes des prions, etc...).

Ces organismes transgéniques doivent alors être traités comme des espèces naturelles présentant les mêmes caractères de pathogénécité.

Le transport des O. G. M. pose des problèmes spécifiques pour faire face à des situations de type accidentel.

Ces règles sont édictées en France par la Commission de Génie Génétique. Cette instance a également pour mission d'évaluer tous les projets des laboratoires qui réalisent des expériences mettant en œuvre d'une manière ou d'une autre le génie génétique.

Les risques dus à la dissémination volontaire des O.G.M.

Certaines espèces ont été génétiquement modifiées pour être disséminées dans des espaces libres. C'est le cas actuellement pour un certain nombre de plantes. Les problèmes de biosécurité sont différents selon les cas. Certaines plantes n'existent en un lieu donné que grâce à l'intervention humaine. C'est le cas du tabac, de la tomate, du maïs, de la pomme de terre, etc... Ces plantes ne peuvent donc donner leurs transgènes à des plantes sauvages de la même famille. Ces O.G.M. ne présentent que des risques environnementaux mineurs. Le colza, la betterave, etc... peuvent au contraire échanger leurs gènes et donc leurs transgènes avec des plantes sauvages. Celles-ci peuvent donc répandre les transgènes sans véritable contrôle.

Cette dissémination incontrôlée peut avoir des effets très différents selon la nature des transgènes. Les gènes modifiant la composition en protéines ou en lipides des graines posent a priori des problèmes limités. Ce type de transformation ne perturbe pas en général de manière significative les plantes sauvages. Encore faut-il considérer le fait que ces plantes sauvages devenues transgéniques par croisement naturel avec des plantes homologues cultivées non modifiées génétiquement peuvent transmettre leurs transgènes à celles-ci à l'insu de l'agriculteur. Les plantes transgéniques portant des gènes de résistance aux herbicides soulèvent des problèmes autrement ardus. Le transfert spontané des transgènes conférant ces résistances aux plantes sauvages rend celles-ci également résistantes aux herbicides. Ces plantes sauvages devenues indûment transgéniques peuvent ainsi redevenir nuisibles. L'évaluation de ces risques est particulièrement difficile. Le transfert de gène d'une espèce à l'autre est mesurable dans une certaine mesure. Il est impossible de prendre en compte toutes les situations engendrées par l'agriculture. Les effets de la dissémination massive des plantes, de la persistance de certaines graines dans le sol, et plus généralement les effets à long terme et dans de grands espaces ne peuvent être évalués qu'approximativement par des expérimentations quelles qu'elles soient.

Les problèmes sont traités en France par la Commission du Génie Biomoléculaire.

Les risques pour les O.G.M.

Le transfert incontrôlé des transgènes aux espèces sauvages a été traité au paragraphe précédent. Certains animaux transgéniques et en particulier des animaux aquatiques, vont bientôt se heurter aux mêmes problèmes. L'intégrité et dans le pire des cas l'existence de certaines espèces sauvages peuvent être menacées par l'utilisation incontrôlée de la transgénèse. La stérilisation préalable des O.G.M. transgéniques peut être une solution satisfaisante dans certains cas.

Un certain nombre de transgènes peuvent être la cause de souffrance pour les animaux. C'est notamment le cas lorsque la modification génétique a pour but de mimer des maladies humaines. Le bénéfice attendu des expériences doit alors être mis en face de la souffrance causée aux animaux.

Il est possible d'établir une gradation dans ce qui est plus ou moins tolérable dans ce domaine. En ce qui concerne la recherche fondamentale, relativement peu d'animaux sont concernés. Les effets de la transgénèse ne peuvent pas être tous prévisibles puisque l'expérimentation s'adresse pour une part essentielle à l'inconnu. La tolérance dans ce cas peut être relativement grande.

Les modèles animaux de maladies humaines ne doivent être utilisés qui si aucun système ne peut les remplacer. L'utilisation massive et ayant un but essentiellement lucratif des animaux d'élevage ne doit s'accompagner d'aucun mal être spécifiquement engendré par l'action de transgènes. Un comité européen a proposé dans ce domaine la règle des 3R (remplacer, réduire, raffiner) pour limiter l'utilisation des animaux transgéniques au strict minimum.

La transgénèse mal conduite peut contribuer à réduire encore la diversité génétique. La transgénèse est par essence créatrice de diversité génétique et elle présente l'avantage de pouvoir transférer le même gène indépendamment à des variétés de plantes et des races animales différentes. La tentation peut par contre être grande de n'utiliser qu'un faible nombre de géniteurs pour créer des lignées d'O.G.M. destinés à l'agriculture ou aux élevages. Une telle négligence conduit inévitablement à une réduction importante de la diversité génétique. Elle peut être évitée en procédant à des croisements appropriés qui peuvent rapporter une diversité suffisante pour ne pas mettre les troupeaux en péril vis-à-vis de maladies diverses.

Les risques pour les patients

Les protéines recombinantes extraites du lait des animaux transgéniques ne doivent pas être contaminées par des agents pathogènes. Pour éviter ces problèmes, les animaux transgéniques producteurs sont élevés dans des conditions où la présence d'organismes pathogènes est bien contrôlée. Ces conditions sont connues. Elles ont été définies bien avant l'arrivée des animaux transgéniques. Les moutons, les chèvres et les vaches utilisées proviennent par ailleurs de troupeaux indemnes de maladies à prions. Les porcs et les lapins ne souffrent pas spontanément de ces maladies. La glande mammaire et le lait sont par ailleurs connus pour ne pas contenir de prion et ne pas transmettre ce genre de maladie. La F.D.A. (Food and Drug Administration) a édicté aux USA des règles pour la préparation des protéines d'intérêt pharmaceutique.

La greffe de cellules ou d'organes d'origine porcine à l'espèce humaine est extrêmement souhaitable. Elle se heurte encore à des phénomènes de rejet multiples qui limitent très sévèrement la survie des greffons. Le transfert de gène à des porcs a très significativement commencé à améliorer cette situation. Cette recherche difficile et qui ne sera peut être pas couronnée du succès attendu se poursuit activement.

Un problème spécifique et particulièrement ardu se pose maintenant de manière très claire. Le génome de porcs contient un grand nombre de séquences rétrovirales. Certaines sont exprimées et donnent naissance à des particules virales qui peuvent se transmettre à l'espèce humaine. Ces virus ne semblent pas pathogènes pour les porcs. Leur transmission à l'homme peut modifier cet état de fait. Ces virus peuvent à la suite de mutations diverses devenir pathogènes pour l'espèce humaine comme pour l'espèce porcine. L'éradication des moratoires d'une durée indéterminée a été imposée en Grande Bretagne et aux USA jusqu'à ce que ces problèmes soient résolus. En France, une commission, de l'Etablissement Français des Greffes et une Intercommission de l'INSERM s'occupent plus spécifiquement de ces questions.

Le transfert de gène étranger dans les cellules germinales humaines est théoriquement possible. Cette opération doit être distinguée nettement de la thérapie génique non encore opérationnelle qui ne concerne que le transfert de gènes aux cellules somatiques de patients. Les techniques de transfert de gènes et le contrôle du fonctionnement de transgènes se sont très notablement améliorées ces dernières années et le seront encore dans l'avenir.

Il restera impossible de prévoir tous les effets d'un transgène sur des individus ayant à l'origine chacun un patrimoine génétique différent. La transgénèse qui est une opération définitive envisageable théoriquement dans le seul but de prévenir des maladies ne parait donc pas réellement utilisable dans un avenir prévisible. En raison des risques majeurs cette approche technique a été unanimement bannie par la quasi totalité des communautés humaines susceptibles d'être capable de la mettre en oeuvre.

Les risques pour les consommateurs

Des plantes transgéniques ou des produits dérivés sont déjà offerts aux consommateurs dans certains pays. Des micro-organismes et des animaux le seront progressivement. Cette perspective inquiète particulièrement certains consommateurs. Il est contestable que certaines protéines codées par des transgènes peuvent directement avoir des effets néfastes, en particulier allergènes, pour les consommateurs. Les transgènes peuvent également modifier la composition de certaines plantes. Un examen au cas par cas des O.G.M. s'impose donc pour évaluer les effets néfastes éventuels des transgènes. Il n'y a, a priori, aucune raison de traiter les O.G.M. autrement que comme des aliments nouveaux pour lesquels il existe des réglementations précises en vigueur. Il existe en effet dans la grande majorité des cas plus de différence génétique entre différentes variétés d'une plante consommée régulièrement qu'entre une variété donnée et cette même variété rendue transgénique. La transgénèse ne modifie que très peu le patrimoine génétique alors que la sélection classique concerne un nombre de gènes le plus souvent beaucoup plus élevé. Un aliment nouvellement arrivé dans une communauté humaine apporte encore beaucoup plus de différences. L'existence éventuelle d'effets indésirables dans un O.G.M. impose que les consommateurs soient informés. Dans la situation la plus aiguë, l'O.G.M. peut même être retiré de la panoplie des aliments. Cette dernière situation s'est présentée récemment. Le produit en question a été abandonné avant même d'avoir véritablement été proposé aux consommateurs.

Tous les effets d'organismes sélectionnés après des mutations spontanées ou après transgénèse ne peuvent et ne pourront jamais être prévus dans leur totalité. Une approche prudente s'impose donc. La traçabilité indiquant l'origine et la nature des produits et l'étiquetage constituent une revendication légitime des consommateurs. Les procédures réglementaires non encore complètement mises en place doivent considérer au cas par cas la nature et l'intensité des risques. Le sucre provenant de betteraves classiques ou transgéniques est un produit pur dont l'équivalent en substance est facilement démontrable. Un étiquetage peut ne pas être nécessaire dans ce cas. Le maïs transgénique consommé par les animaux n'a que très peu de chance d'induire des changements significatifs du lait ou de la viande. Les extraits de tomates transgéniques ne contiennent pas le transgène mais ils ont été modifiés par lui. Le consommateur doit pouvoir en être informé. Les pommes de terre, les tomates, le riz transgénique, etc... sont des O.G.M. consommés comme tels. Le consommateur doit pouvoir faire le choix éclairé d'acheter ou de délaisser ce type de produit. La traçabilité des O.G.M. destinés à la consommation humaine doit permettre d'identifier des effets néfastes imprévisibles et qui ne se manifestent qu'à long terme ou chez un nombre réduit d'individus.

L'impossibilité qu'il y a de mesurer tous les changements induits par les transgènes dans les aliments incite à s'appuyer sur le principe de précaution. Le pragmatisme basé sur l'usage doit prévaloir plutôt que des analyses multiples dont la signification est douteuse.

Le risque de ne rien faire

Chaque technique comporte des risques. Le génie génétique se trouve très clairement dans cette situation. Les craintes engendrées pour une bonne part par l'ignorance ne doivent pas faire oublier le fait que les enjeux de l'utilisation des O.G.M. sont considérables. Il ne fait aucun doute que le génie génétique est une des grandes conquêtes de l'humanité. Se priver de ses retombées bénéfiques serait une mauvaise action pour l'espèce humaine et son environnement. L'achèvement très rapide du génie génétique n'a pas laissé le temps aux patients et aux consommateurs d'être suffisamment informés pour prendre des décisions éclairées. Tout doit donc être fait pour favoriser la diffusion de l'information dans ce domaine.

Il est important de prendre en considération le fait que les chercheurs eux-mêmes se sont imposés il y a plus de vingt ans un moratoire avant de se lancer dans une exploitation massive du génie génétique. Un autre fait est non moins remarquable. La plupart des commissions chargées de la biosécurité traitent des problèmes avant même qu'ils soient devenus une réalité. Cette situation est un réel progrès de la démocratie. Il n'en reste pas moins vrai que de puissants groupes de pression cherchent à imposer des produits dont l'utilité est parfois douteuse et dont les effets indésirables n'ont pas été complètement évalués. Une attitude critique mais constructive parait donc être celle que devraient avoir tous ceux qui bénéficient ou vont bénéficier de l'utilisation des O.G.M.

 

Louis-Marie HOUDEBINE