Chronique du futur

 

Quelques événements marquants de cet hiver 97-98, placé sous le signe de l'Enfant Jésus, peuvent nourrir la réflexion des cindyniciens sinon celle des décideurs.

 

La vie de la société moderne tient à un fil électrique. Qu'il vienne à se rompre et le chaos s'installe, même dans les communautés les plus policées. On n'avait, certes, jamais vu de mémoire, sinon d'homme mais du moins de responsable de la distribution électrique, un phénomène de pluie givrante aussi important, brutal, durable, et touchant une zone aussi vaste que celui qui a frappé au mois de janvier 1998 une partie de l'Ontario et, au Québec, Montréal et la région au Sud du Saint-Laurent.

 

Economiquement, les pertes ont été lourdes mais on va reconstruire à l'identique, jusqu'à la prochaine crise qu'on espère assez lointaine pour que la présente soit financièrement digérée et oubliée par les abonnés. Ne devrait-on pas pourtant s'interroger sur la logique et un système qui concentre de plus en plus les sources ?

 

Il ne semble pas qu'on soit décidé à ouvrir le débat. Pourtant, au-delà de l'aspect purement économique, l'événement a mis en évidence la disparition de vertus d'entraide qu'on croyait

pourtant bien ancrées dans une société qui, depuis plus de trois siècles, a su faire face aux rigueurs du climat. Il a fallu que le Premier Ministre de la Province demande aux familles de reprendre en charge des personnes âgées placées dans des privés de tout moyen de chauffage et d'éclairage ; les vols des groupes électrogènes amenés en secours se sont multipliés...

 

Presque au même moment, à l'autre bout du monde un "black-out" comparable affectait Auckland, en Nouvelle-Zélande, en plein été austral : leur été très chaud avait eu raison de quatre vieux câbles

surchargés qui ont dû penser plus raisonnable de se mettre aussi en vacances.

Pour autant qu'on puisse se fier aux informations de la presse, il semble bien que l'accident était éminemment prévisible et la conséquence d'incohérences typiques des déficits cindyniciens : objectifs divergents de différents acteurs et incohérences des règles.

 

Comme souvent lorsque la réconciliation d'objectifs et d'intérêts contradictoires implique des choix et des décisions politiques, on préfère faire le gros dos et espérer que la situation pourra durer encore un été. Il sera intéressant d'observer ce qui se décidera dans les mois qui viennent à Auckland.

 

Mais puisque j'ai parlé du futur, je livrerai les résultats de ma dernière lecture des entrailles des poulets sacrés.

 

En cette fin de journée du mois d'août de l'an 2000 * dans le Bosphore, un pétrolier transportant une des premières cargaisons de pétrole uzbek chargé sur le nouveau terminal pétrolier de la Mer Noire est entré en collision avec un cargo puis a éperonné un ferry-boat qui traversait le détroit avec à son bord près d'un millier de touristes et de résidents. Après plus d'une journée d'effort, on a enfin réussi à maîtriser l'incendie mais on est loin d'avoir terminé le décompte des victimes.

Fiction certes, mais le restera-t-elle ? Le traité qui assure la libre navigation dans les détroits a plus d'un siècle. Rien n'oblige un navire à prendre à son bord un pilote et donc beaucoup ne le font pas.

 

Le trafic ne fait que croître, d'une rive à l'autre et dans le sens de la longueur. Le Bosphore est étroit et les courants y sont, paraît-il, forts et assez traîtres.

A ma connaissance pourtant, nul ne se préoccupe de cette situation tant on conçoit bien que l'aborder soulèvera de délicats problèmes de politique internationale et risque de réveiller de vieilles rancunes.

 

Cette information a fait passer en seconde page l'émotion soulevée par la collision récente de deux avions en approche d'un aéroport new-yorkais... Fiction là encore, même si les incidents se sont récemment multipliés et les équipements des contrôleurs aériens continuent de vieillir.

 

Si de grands effrois causés par des risques objectivement (quel vilain mot scientifico-technocratique) petits, provoquent souvent l'éclosion d'une panoplie de textes réglementaires, on observe une étrange incapacité d'agir face à des risques bien réels. Or, les progrès techniques des machines ne peuvent pas compenser les déficiences des organisations.

 

Mais la mise en cause des organisations implique une exploration difficile et pleine de risques de la partie droite de l'hyperespace cindynique. C'est celle où doivent être confrontées les valeurs de la société et définies ses priorités. Or, il est, trop souvent, plus facile de rester coi que de poser des questions et seules, malheureusement, les grandes catastrophes brisent les tabous et provoquent le mouvement.

 

Michel TURPIN

 

* Le point indique que l'augure n'a pas décidé la date.