En fin d'année 1997, deux colloques ont traité du thème de la violence :
- à Villepinte à l'initiative du Ministre de l'Intérieur sur le thème "Des villes sûres pour des citoyens libres"
- à la Sorbonne à l'initiative de l'IEC sur le thème "La violence est-elle un accident ? Au delà des différences de public et de thèmes, des convergences et des complémentarités sont apparues à cette occasion.
Les participants et les thèmes
A Villepinte on a pu noter la participation massive des plus hautes autorités en matière de traitement de la violence et de la prévention, ce qui permettait l'affirmation d'une politique (ou de politiques) résolue et l'annonce de mesures administratives concrètes.A la Sorbonne, intervenants et public étaient plus diversifiés embrassant il est vrai un thème plus vaste. Il faut noter à côté d'expériences concrètes d'acteurs sur le terrain, l'expression d'une analyse historique et philosophique mais aussi l'importance de la participation des entreprises traduisant ainsi une préoccupation qui devient largement partagée.
Ces colloques n'étaient pas des congrès de criminologues ou de psychologues et se distinguaient par leur ouverture non seulement aux professionnels de la sécurité mais aux élus, enseignants, éducateurs et responsables associatifs.
Ainsi ont été pratiquement exclus des débats les thèmes de la grande criminalité, du terrorisme et des affrontements internationaux. D'autres thèmes n'ont été qu'évoqués en passant ou laissés de côté : suicide des jeunes, violences familiales, enfance maltraitée, violences subies par les femmes, violences en milieu carcéral, etc...
Les débats ont été dominés par la notion de "violence au quotidien" ou encore de "climat de violence" avec un fort accent sur les incivilités. Il faut souligner que les interventions ont porté presque exclusivement sur la situation en France, sans dépasser le cadre hexagonal.
Ces colloques ont eu l'intérêt et les limites inhérents à ce groupe de manifestations :
- intérêt de promouvoir des rencontres "au sommet" de responsables dans des champs différents, générateurs de leurs propres règles.
- limites liées au cérémonial obligé entraînant quelques discours d'auto-justification, d'inévitables banalités et affirmations solennelles, mais aussi limites structurelles ne permettant pas suffisamment l'expression de témoignages personnels, de débats stratégiques sur des situations concrètes et localisées. D'où le vu de relais décentralisés à mettre en place pour la poursuite de la réflexion.
Le recueil des actes rédigés à la suite des deux colloques est une mine de réflexions et de propositions (1). La question est de savoir si les responsables et les participants sauront organiser une suite concrète à ces débats dans la cadre d'actions décentralisées.
La tonalité générale
Nous l'avons perçue comme alarmiste, sans catastrophisme toutefois. Surtout à Villepinte, le terme d'échec relatif des politiques de sécurité a été évoqué à plusieurs reprises. A la Sorbonne, les interventions de Jean-Marie Petitclerc et d'autres (2) incitaient à une mobilisation urgente et résolue.Même si des nuances ont pu être soulignées entre sentiment de violence ressentie et violence réelle, entre délinquance et incivilité, l'ensemble des débats reflétait une préoccupation majeure et la nécessité d'initiatives en profondeurs.
Mais à l'extrême préoccupation correspondait à l'inverse des constats favorables : ceux d'initiatives de prévention et de traitement de la violence extrêmement positives encore que trop ponctuelles et isolées.
A Villepinte les discours des responsables politiques semblaient marqués par une réelle détermination et l'annonce de mesures concrètes, tant administratives que budgétaires. A la Sorbonne, les participants auxquels il n'appartenait pas d'avancer des réformes ont de leur côté formulé des propositions qui allaient bien souvent dans le même sens et sur lesquelles nous reviendrons. On peut ainsi, concernant la tonalité de ces deux colloques parler de "pessimisme mobilisateur" ou de prise de conscience dynamisante.
Impact supposé des colloques
Sans le surestimer car seul l'avenir pourra en rendre compte, on peut estimer qu'on a pu trouver là davantage que la redondance de discours brillants de spécialistes.Plus qu'un virage brutal ou un événement définitif, ils semblent s'inscrire dans une évolution et dans un mouvement qui va se poursuivre. A ce titre ils n'auraient sans doute pas pu se dérouler de cette façon il y a une décennie.
Ont été ainsi affirmés haut et fort avec une frappante convergence dans les deux colloques :
- la notion de sécurité comme un droit garant de la liberté et exigible pour tous, à commencer par les plus défavorisés qui sont les victimes prioritaires de la violence.
- l'impossibilité de réduire le problème de la violence aux trois dimensions de l'acte, de l'acteur et de la victime mais de le considérer comme un problème complexe aux données multiples dont la genèse est enchevêtrée et inséparable du fonctionnement social global.
- la nécessité de prendre en compte différents temps dans la prévention et le traitement de la violence, temps court pour la réaction en temps réel, temps moyen pour les initiatives de dialogues de propositions d'activité, d'enseignement, temps long pour les problèmes d'urbanisme, de citoyenneté, de politique de l'emploi.
- la stérilité d'un discours accusateur de déploration désignant parents, école, police, justice comme seuls responsables.
- la nécessité d'échanges fonctionnels sur le terrain non seulement entre professionnels mais aussi avec tous les autres responsables éducatifs et associatifs.
- la nécessité de mieux évaluer la situation au cas par cas pour appliquer un traitement spécifique, les recettes généralisées étant vouées à l'échec. Proximité fut un maître mot dans ces deux colloques.
- la nécessité de renouer le dialogue adultes-jeunes par le biais de médiations et de médiateurs dans le cadre et hors des contextes de violence.
- la nécessité d'un travail à long terme sur la citoyenneté, une intégration personnelle des droits des devoirs et de règles de la vie en communauté.
- la fécondité d'expériences nouvelles d'une créativité reconnue aux responsables locaux mais aussi aux jeunes par le biais associatif.
- un travail à faire sur l'image de la sanction, son effectivité, sa rapidité, son aspect de réparation, son rôle de réintégration.
Bien entendu de nombreux acteurs et responsables n'avaient pas attendu ces rencontres pour énoncer et mettre en oeuvre ces idées, mais trop souvent dans l'isolement et la semi-marginalité.
L'élément nouveau réside peut être dans le fait qu'un accord assez large semble se faire entre des professionnels, des élus, des responsables éducatifs que la logique interne de leur corporation ou fonction avaient amenés jusque là à prendre en compte d'autres priorités.
Ambiguïtés, contradictions et zones de flou
Les colloques ont permis l'expression de difficultés bien réelles qui devrait trouver un début de résolution faute de quoi les meilleures propositions risqueraient de rester des voeux pieux. Citons quelques vues de ces difficultés, ambiguïtés et contradictions qui annulent souvent les velléités de réduire la violence :- le cloisonnement, les rigidités, incompréhensions voire rivalités qui peuvent opposer les acteurs de différentes institutions sur le même terrain. La coopération ne se décrète pas, elle ne peut que se gagner, sans cesse remise en question. Où prévoit-on une formation au travail inter-institutions ?
- les problèmes de territoire de circonscription, de domaine, de mandat précis et aussi de répartition
des forces ont été fortement évoqués au cours des deux colloques.
- la contradiction apparente entre la nécessité d'une homogénéité, d'une lisibilité de la loi égale pour tous en tous lieux et le respect des singularités locales, des initiatives et des expériences innovantes est un problème.
- la non-continuité dans les politiques, les mesures annulées quelque mois après leur mise en oeuvre, les changements de cap, le non-suivi des initiatives qui sont de nature à décourager plus d'un acteur.
- l'évolution des conceptions sur un problème comme celui de la toxicomanie "douce" entretient un flou et potentiellement des réactions contradictoires donc illisibles dans un même lieu.
- des débats importants et complexes, comme celui de la responsabilité des mineurs, gagneraient à progresser rapidement en dépassant le stade des procès d'intention que se font les partisans de thèses contraires.
- le problème des missions respectives de la police nationale et des autres organismes de sécurité qui a fait l'objet d'une promesse de redéfinition.
- un problème majeur de disponibilité qui se pose, pour mettre en oeuvre de la part des acteurs locaux les instances de formation, de concertation et de médiation. Le même problème se pose au centuple pour l'encombrement des tribunaux.
- la responsabilisation des parents appelée de tous les voeux qui semble avoir peu de chances de se réaliser tant qu'une partie de ceux-ci resteront des souscitoyens sans revenus, sans initiatives, sans instances de délibération et de décision.
La bonne volonté, le dévouement, l'intelligence des acteurs de la prévention et du traitement de la violence peuvent-ils faire longtemps illusion et rester efficientes si ils vont à contre-courant des vraies lois qui régissent de fait une grande partie de nos activités : profit maximum, repli sur soi, rejet de la différence, discrédit des élites, précarité de l'emploi, inégalités de tous ordres ? Les deux colloques ont bien mis en évidence le lien entre la montée de la violence et la crise des valeurs.
Les propositions
On ne reprendra pas ici le détail des propositions que le lecteur trouvera dans les Actes. Certaines, philosophiques et sociétales n'ont pas d'application pratique immédiate. On aurait cependant tort de les négliger car elles indiquent une évolution des mentalités dans le sens à la fois de la responsabilisation personnelle et de l'ouverture à l'échange.D'autres concernent l'école qui est apparue non comme accusée mais comme un terrain de possibilités avec d'importantes décisions ministérielles annoncées.
L'unanimité s'est faite sur l'utilité des instances de concertations locales sur des situations précises.
Plus largement il a été question de décliner dans les régions et départements des colloques comme celui de Villepinte.
La politique de la ville est en cours de redéfinition avec le rapport attendu de M. Sueur.
Les agents de médiation sous différentes formes ainsi que les lieux de médiation font l'objet de projets précis.
Des entreprises ont mené à bien des expériences d'insertion professionnelle de jeunes sans formation et envisagent de développer l'expérience.
Des propositions s'appuyant sur des expériences positives déjà menées à bien portent sur la réhabilitation de l'image des cités ghettos.
Des projets ambitieux centrés surtout sur l'école visent à redonner aux concepts de citoyenneté, de liberté, de droit, de solidarité, un contenu de représentation plus consistant pour les jeunes générations.
Reste à savoir si les directives, les moyens, les cadres concrets de mise en oeuvre et surtout des partenaires engagés suivront ces propositions.
Les deux colloques ont eu l'intérêt de confronter et rapprocher souvent les analyses et les expériences d'acteurs très divers.
Ils ne rempliront, semble-t-il, pleinement leur mission qu'à la condition d'avoir des prolongements qui impliquent chacun de nous.
Docteur Michel Monroy
1 Actes disponibles : Villepinte - La Sorbonne
2 C. Bachman, malheureusement disparu, avait prévu une intervention qui allait dans le même sens comme le confirme ses ouvrages, en particulier "Violences urbaines".
L'IEC pour sa part a pris conscience de la nécessité de faire mieux connaître les évaluations des analyses, des politiques de prévention entreprises dans différents secteurs et encore trop mal connues.
Nous proposons une sorte de forum permanent entre partenaires engagés dans différents secteurs : transport, secteurs urbains, éducation, entreprise et professions spécialisées dans les problèmes de violence.
Des réunions mensuelles avec exposé d'expériences auront leur complément dans un bulletin