L'echelle de la violence
urbaine : un outil d'évaluation des capacités de
mobilisation
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En matière de risque, l'échelle de gravité est une composante essentielle pour suivre l'évolution des dangers dans le temps ou en face de mesures de prévention. En ce qui concerne la violence, la démarche du commissaire principal des renseignements généraux BUI TRONG, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, est un apport essentiel à la maîtrise de ce risque.
La notion d'échelle de la violence urbaine a été dégagée, en juin 1991, d'une étude nationale sur 800 quartiers perçus localement comme « sensibles », dans l'optique pragmatique et policière d'une estimation des risques d'émeutes.
Elle a permis d'établir une cartographie régulièrement actualisée des zones à risques et de prévoir, au fil des années, l'intensité ou l'absence d'actions collectives en cas d'événement vécu comme un drame ou une injustice par le groupe de pairs occupant l'espace public de son quartier.
1991 : violences collectives et besoin d'anticipation
Après l'émeute d'octobre 1990 à Vaulx-en-Velin, et alors que se succédaient des incidents graves au sein de quartiers « sensibles », la Direction Centrale des Renseignements Généraux a voulu dresser un état des lieux, évaluer l'étendue et la nature du risque d'explosion, ainsi que la spontanéité réelle ou supposée des violences collectives, anticiper sur les nouvelles crises, participer à la recherche de solutions adaptées.
Elle s'est d'abord livrée à l'analyse des incidents déclencheurs : un événement touchant un des jeunes occupant au quotidien l'espace public de son quartier et éveillant instantanément la solidarité de ses pairs du voisinage qui l'érigent en « martyr » auquel ils se doivent de rendre hommage. Elle a aussi remarqué que les émeutes ne s'étaient pas produites ex-nihilo, dans des zones dépourvues de tout antécédent de violence au quotidien. Et elle a noté le profil particulier du « noyau dur » des émeutiers : une minorité d'adolescents mal éduqués et peu instruits, mal encadrés et en révolte contre la société, souvent des petits délinquants multiréitérants. Elle a enfin souligné les mécanismes d'escalade rapide de la violence, sous le coup de l'émotion et de la solidarité, alimentées par les rumeurs invérifiées.
Toutes ces remarques donnaient à penser qu'on pouvait, jusqu'à un certain point, anticiper sur des épisodes de crise au sein des quartiers sensibles, pour peu que l'on s'attache à relever les incidents susceptibles de déclencher des réactions, à repérer les prémices de la violence urbaine, à déceler les acteurs potentiels d'émeute, à observer les phénomènes psychologiques et idéologiques de nature à activer l'émotion et à souder des groupes.
La Direction Centrale des Renseignements Généraux a alors demandé à ses services territoriaux de s'intéresser à leurs quartiers en difficulté socio-économique : les observations faites dans tous les départements par des fonctionnaires entretenant des contacts avec nombre d'acteurs de la cité, allaient rendre possible une synthèse, pour chacun des quartiers, de la vision de tous les intervenants ; il lui appartiendrait ensuite, au niveau central, de rassembler les données en une vision nationale unifiée. Ont ainsi été étudiés, en mai 1991, sous différents angles (urbanisme, aspects démographiques et sociaux, dérives comportementales, politique de la ville, vie associative, caractères de la délinquance, existence ou non du sentiment d'insécurité), environ 800 quartiers marqués par la pauvreté et la relégation, perçus localement comme étant « en difficulté ».
Sentiment d'insécurité et violence au quotidien
Le premier constat a été la présence d'un sentiment d'insécurité dans environ la moitié des sites observés, alors que les chiffres des crimes et délits y étaient toujours plus bas que dans le reste de la ville : le malaise qui s'exprimait ne pouvait donc être mis en relation directe avec la délinquance telle que peuvent la concevoir des services orientés essentiellement vers un traitement judiciaire, délinquance dont on soulignera qu'elle est en majeure partie rationnelle, individuelle, discrète et motivée par la recherche du profit (autant de caractéristiques opposées à celles de la violence urbaine).
Mais l'insécurité n'était pas pour autant imaginaire : l'écoute attentive des habitants et des personnes travaillant ou exerçant leur mission dans ces quartiers (éducateurs, animateurs, policiers, enseignants, facteurs, pompiers, médecins, pharmaciens, commerçants) a permis de mettre en évidence le rôle central du « petit noyau » de désuvrés déjà repérés lors de l'analyse des premières émeutes, qui occupaient en permanence et bruyamment l'espace public, avec des attitudes de provocation, voire d'intimidation, sans pour autant, d'ailleurs, constituer une véritable « bande » organisée. La description de leur comportement a permis de recenser un certain nombre d'actes comptabilisables, tous regroupés sous le terme générique de « violence urbaine » dès lors qu'ils étaient commis en réunion de façon ouverte et provocatrice.
Ces actions étaient parfois dénuées de qualification pénale (impolitesses, grossièretés), ou ne donnaient pas lieu à des plaintes (par peur ou par découragement) ou, en cas de plainte, se trouvaient classées sans suite. Elles avaient sur le voisinage un impact démesuré, amplifié par la visibilité de leurs traces (carreaux cassés, voitures brûlées, etc), et surtout l'arrogance de leurs auteurs. Leurs formes étaient peu nombreuses : occupation bruyante et marquage de l'espace public ; jeux violents ; délinquance en groupe ; défis lancés aux habitants et aux institutions. Par ailleurs, elles pouvaient rester exceptionnelles au sein d'un quartier et ne mettre en scène qu'une demi-douzaine d'auteurs, ou au contraire devenir répétitives et de plus grande ampleur, avec une trentaine à une cinquantaine d'auteurs.
Des indicateurs d'un potentiel d'excitation collective
Il ressortait aussi des monographies que ces différents types d'incidents n'étaient pas tous présents partout, que certaines formes étaient beaucoup moins répandues que d'autres et ne se présentaient jamais isolément... S'est ainsi imposée l'idée d'une escalade, comme si on commençait à occuper l'espace public naïvement et comme si, peu à peu, devant les attitudes de repli ou les reproches des victimes, on s'estimait de plus en plus en droit d'imposer sa présence, d'empiéter sur le territoire commun puis sur celui d'autrui, avant d'entrer réellement en délinquance et de déclarer une sorte de guerre aux diverses institutions. La notion d'échelle de la violence urbaine s'est ainsi dégagée d'elle-même, d'une manière plus empirique que rationnelle, à partir d'une masse d'observations remontées du terrain.
Au plus bas degré ont été cataloguées les actions les plus fréquentes, dénuées de caractère anti-institutionnel, celles qui visent les particuliers. Aux degrés suivants ont été regroupés tous les comportements anti-institutionnels, moins répandus et plus significatifs en termes de défis lancés à l'autorité ou d'atteintes à l'ordre public, parmi lesquels les degrés 4, 5 et 6 représentent un palier grave, significatif de la capacité de mobilisation des jeunes occupant l'espace public d'un quartier, de leur volonté d'entretenir une logique de guerre, de leur esprit de « défense du territoire ».
Un critère unique, celui de la remise en cause ouverte et provocatrice de l'ordre et/ou des institutions, assure l'unité de l'échelle, les comportements étant classés à la fois selon l'importance du défi qu'ils lancent et selon le potentiel de rébellion collective qu'ils impliquent : des actes très graves au regard de la morale et du droit pénal se trouvent en degré 1 parce que leurs victimes sont des particuliers et qu'ils ne préfigurent donc pas les phénomènes d'émeute de manière forte, alors que des caillassages de voitures de patrouille, significatifs du développement d'une micro-culture territoriale porteuse d'un potentiel de rébellion, occupent le degré 4, même s'ils n'ont pas fait de blessé. Prévision des émeutes oblige.
Cartographie des zones à risques
Un premier état des lieux mettant en uvre cette échelle a été réalisé en juin 1991. L'objectif était d'aider à la répartition des forces mobiles d'intervention. Des états des lieux annuels sont depuis réalisés, les quartiers étant classés sur l'échelle en fonction des incidents dont ils ont été le théâtre au cours des 12 mois précédents (incidents relevés par les services territoriaux et enregistrés dans une base de données nationale). Cette évaluation périodique permet de surveiller l'évolution géographique et qualitative de la violence urbaine au fil des ans.
Certains quartiers, repérés pour leurs difficultés sociales en 1991 mais alors décrits comme dénués d'insécurité, ont vu depuis la violence urbaine apparaître sous ses premières formes et franchir progressivement quelques degrés, selon l'ordre de succession établi par l'échelle, l'observation « longitudinale » venant confirmer la pertinence de la notion d'escalade née d'une observation « transversale ». D'autres, explosifs en 1991, se sont ensuite calmés, mais en devenant, parfois, le siège d'un « business » illégal embrigadant les plus jeunes et de violences purement individuelles, liées aux contentieux du « commerce ». On peut ainsi voir certains quartiers monter régulièrement pendant quelques années, puis cesser de se faire remarquer. D'autres restent calmes depuis des années, d'autres encore ont traversé plusieurs phases de violences graves et d'accalmies durables.
En sept ans, l'échelle n'a pas eu besoin d'être augmentée de nouveaux degrés, comme cela aurait pu être le cas si les émeutes avaient connu des formes plus graves. Et les degrés ont permis d'englober quelques nouveaux modus operandi : l'exhibition et l'usage de pitbulls et l'utilisation d'armes à feu peuvent se retrouver, selon la qualité des victimes, aux degrés 1, 3 ou 6 de l'échelle, par exemple.
Confirmation de l'hypothèse lors des nouvelles émeutes
Au cours de ces sept années, aucune émeute de degré 7 ou 8 ne s'est produite dans des zones qui n'aient été préalablement repérées par les observateurs locaux en raison d'antécédents de formes plus modestes. Une étude faite en 1996 sur 361 quartiers sensibles apparaissant alors dénués de toute forme de violence urbaine au quotidien1 montrait qu'aucun d'entre eux n'avait connu d'incident de degrés 7 ou 8 au cours des quatre années précédentes. En revanche, un certain nombre de quartiers marqués par la violence au quotidien avaient été le théâtre de ce type d'incidents.
Par ailleurs, on a pu observer, à la suite de drames ayant touché des jeunes de quartiers non ou peu atteints par la violence au quotidien, des réactions émotionnelles d'intensité inférieure aux degrés 7 ou 8 : sans présenter de différence de nature avec l'émeute dans leurs mobiles et dans leurs objectifs ; elles en ont différé par le degré, prenant la forme de l'un ou l'autre des incidents répertoriés sur les degrés 1 à 6 de l'échelle.
Une typologie des poussées de fièvre « réactionnelles » a donc fini par se dégager, basée à la fois sur l'échelle et sur des aspects quantitatifs (concernant le nombre d'auteurs et la durée de la crise), et distinguant la micro-émeute (du type 1 à 6 sur l'échelle de la violence), qui est le fait d'une poignée de cinq ou six jeunes et ne dure que quelques instants, de la mini-émeute (du type 7), qui rassemble 20 à 30 jeunes pendant une heure ou deux, et de l'émeute (du type 8), qui peut durer plusieurs nuits et mettre en scène de 50 à 200 jeunes, avec affrontements des forces de l'ordre ou tactiques de guérilla urbaine. Le passage à une micro-émeute ou à une mini-émeute plutôt qu'à une émeute, à l'occasion d'un drame, est en relation au moins partielle avec le degré de la violence au quotidien tel qu'il ressort des états des lieux annuels.
Il est donc possible d'anticiper, à court terme, sur la nervosité du groupe de pairs occupant l'espace public, sur les formes, la durée et l'intensité de ses éventuelles violences, en cas d'événement grave touchant l'un de ses membres. On peut aussi prévoir des absences de réaction, en analysant le profil de la victime d'un drame et les habitudes du groupe de pairs, ou en surveillant si les meneurs étaient actuellement présents ou absents du quartier.
En matière de prévision, il est toutefois nécessaire de prendre également en compte plusieurs autres facteurs dépassant le cadre du quartier. On s'est notamment aperçu de l'influence de certains rythmes saisonniers : les statistiques globales des incidents de violence urbaine, toutes formes et degrés confondus, démontrent l'existence de fluctuations assez régulières (creux important au cur de l'été, et creux secondaire au cur de l'hiver, pics en automne et au printemps) difficilement explicables (rythmes chronobiologiques ? démobilisations passagères en été pour cause de départs en vacances ? difficultés sociales propres à la rentrée ?) mais qui influent sur les capacités de réaction. Par ailleurs, l'intérêt passager accordé par les médias aux phénomènes des banlieues induit chaque fois des effets de mimétisme susceptibles de favoriser les mouvements d'humeur. Enfin, l'accroissement des capacités d'anticipation et de maîtrise des crises par les pouvoirs publics joue sur l'apparition, l'escalade ou l'étouffement d'une émeute, comme le montre le recul notable des incidents de degré 8, surtout dans les zones déjà touchées par la violence urbaine, qui se sont adaptées au phénomène.
L'utilisation de l'échelle a aussi permis de mieux percevoir les mécanismes de la violence au quotidien et la nature des mobiles de la violence. En même temps que l'on observait, dans des quartiers calmes, des micro-émeutes ou l'absence de réaction à la suite de drames, on constatait, à l'inverse, que des réactions émotionnelles, parfois graves, pouvaient se produire en l'absence de tout événement dramatique.
C'est que la violence urbaine au quotidien s'accompagne du développement d'une micro-culture de quartier sous l'influence de laquelle le « petit noyau » devient de plus en plus arrogant et chatouilleux, crie de plus en plus souvent à l'« injustice », perçoit de plus en plus les institutions et le reste de la société comme hostiles et justifie la délinquance et le développement d'une économie souterraine illégale. Au cours de ces derniers mois, on a ainsi vu se multiplier des réactions d'envergure, faisant figure de véritable guérilla urbaine, face à des actions policières sur l'économie souterraine de la drogue et du recel. Les violences, parfaitement organisées (coupure du courant, guetteurs dotés de téléphones portables, occupation des toits par des jeunes armés de plaques d'égout préalablement stockées), avaient manifestement pour seul objectif de protéger un territoire de « business » illégal. En d'autres termes, si un quartier dénué de violence au quotidien a besoin d'un drame mortel pour devenir le siège d'une micro ou d'une mini-émeute, un quartier ancré dans le degré 5 ou 6 montera au niveau 8 en cas de vrai drame et multipliera les micro-émeutes pour toutes les frustrations du quotidien, sous une multitude de prétextes ne résistant pas à l'analyse, engendrés une contre-culture à connotation anarchisante qui multiplie les occasions de frictions entre les jeunes et les institutions et justifie les violences en les présentant comme la légititime réponse à la « violence institutionnelle ».
Le classement des quartiers sur l'échelle de la violence urbaine fournit donc une clé permettant de hiérarchiser les incidents déclencheurs et de mettre en lumière la forte subjectivité de la notion d' « injustice » telle que la conçoivent, ou plutôt la ressentent, les jeunes des quartiers sensibles.
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Violences en bandes, dénuées de caractère anti-constitutionnel (vandalisme, razzia dans les commerces, rodéos et incendies de voitures volées, délinquance crapuleuse en bande, rixes, règlements de comptes). |
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Provocations collectives contre les vigiles, injures verbales et gestuelles contre les adultes, vandalisme furtif contre les biens publics. |
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Agressions physiques sur les agents institutionnels (pompiers, militaires, contrôleurs, vigiles, enseignants, travailleurs sociaux) autres que policiers. |
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Attroupements lors d'interventions de policiers, menaces téléphoniques aux policiers, lapidation de voitures de patrouille, manifestations devant les commissariat, chasses aux dealers. |
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Attroupements vindicatifs freinant les interventions, invasion du commissariat. |
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Agressions physiques contre les policiers, attaque ouverte du commissariat, embuscades, pare-chocages. |
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Vandalisme ouvert, massif (saccage de vitrines, de voitures, jets de cocktails molotov) en un temps généralement bref, et sans affrontement avec les forces de l'ordre, de la part de 15 à 30 jeunes. |
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Guérilla, émeutes, saccages massifs suivis d'affrontement avec les forces de police, répétition 3 à 5 nuits d'affilée, de la part de 50 à 200 jeunes. |
Lucienne BUI TRONG
Commissaire Principal
Chef de la section « Villes et Banlieues »
Direction Centrale des Renseignements Généraux
Ministère de l'Intérieur