LE RISQUE INONDATION ET LES MESURES DE PREVENTION

Depuis une vingtaine d'années se succèdent des inondations dans nos pays industrialisés. Evènements qui ont fortement sensibilisés les esprits du grand public, relayés par les médias en attente de sensationnel.

En 1987, un torrent en Haute Savoie inonde un camping au Grand Bornand et 23 morts sont à déplorer. Puis, en 1988, la ville de Nîmes subit des pluies torrentielles qui entraînent la mort de 10 personnes. En 1992, Vaison la Romaine fait tristement parler d'elle en raison d'une crue de l'Ouvèze, causant le décès de 46 personnes. Entre 1993 et 1994, 40 départements sont ainsi touchés par des inondations entrainant quelques 43 décès. En octobre 1993 et janvier 1994, les crues du Rhône ont généré d'importantes inondations en Camargue, résultant de ruptures de digues : quatorze brèches en octobre 1993 (13 000 hectares submergés et 450 maisons inondées), deux brèches en janvier 1994 (2 000 hectares submergés et 45 maisons inondées). En janvier 1995, la Bretagne, la Basse Normandie, les Ardennes, les Pays de Loire et l'Ile de France ont été notamment touchés par des crues océaniques engendrées par des précipitations longues et abondantes et ont causé la mort de 15 personnes.

Les inondations aux Pays Bas, en Pologne, aux Etats-Unis en 1993 avec le débordement du Missouri, du Mississipi et de leurs affluents, au Honduras la même année sur la côte des Caraïbes, avec 140 victimes, en Egypte, dans la vallée du Nil dans la région d'Assiout (500 morts et des milliers de sans abri) en 1994, puis sur le Rhin en février 1999, nous rendent compte de l'ampleur de ce phénomène.

La répartition géographique des « aléas » (qui correspond en général au croisement de la hauteur et de la vitesse d'écoulement des crues) révèle une forte inégalité des pays par rapport à l'occurence d'apparition de ce phénomène. Les pays en voie de développement connaissent essentiellement des pertes en vies humaines alors que les pays industrialisés subissent surtout des dommages matériels avec une baisse progressive du nombre de victimes ces dernières années. Les inondations font 20 000 victimes par an en moyenne, et l'Asie en concentre 80 %. 3 % des territoires sont inondables pour des crues d'ordre centennal (1 chance sur 100 qu'une inondation se produise dans l'année) dans le monde, et 60 % au Bangladesh (P. Maistre, « Gestion intégrée de la ressource en eau, CREUFOP, 1997 - 98). Il n'est que de rappeler les terribles crues du Brahmapoutre et du Gange au Bangladesh en 1988, qui ont provoqué la mort de 140 000 personnes, de 30 à 45 millions de sinistrés, et 2 milliards de dollars de dommages, correspondant au dixième du PNB (B. Ledoux, « Les catastrophes naturelles en France », Payot, 1995) !

L'origine de l'aggravation des inondations tient à plusieurs facteurs :

Nous avons vite oublié que les cours d'eau variaient de débit en fonction des périodes de l'année (de l'étiage dans le lit mineur à la crue dans le lit majeur où se trouve le champ d'inondation) et que leurs débordements représentaient un phénomène naturel. La fonte des neiges ou de fortes pluies répétées et abondantes sont très souvent à l'origine des crues des cours d'eau, phénomène intensifié lorsque plusieurs affluents d'importance se jettent dans le fleuve principal. Pour la Loire, les pluies cévenoles ou atlantiques expliquent ses débordements.

Si nos anciens avaient appris à vivre avec ce risque, trouvant abri sur des points hauts, tertres et buttes, pour construire leur habitation et installer leur lieux de culte, notre époque est celle de l'oubli et de la négation des fleuves. Ayant perdu leur rôle central d'axe de transport, ou de lien entre différentes communes et territoires, ils ne sont plus qu'agrément.

Les dernières inondations connues sont lointaines dans l'esprit des hommes et leurs références ne sont que très discrètes dans la mémoire et sur les lieux où une inondation s'est produite (repères de crues par exemple).

Cet oubli du risque trouve aussi racine dans l'illusion sécuritaire des barrages. Pourtant, tous les barrages n'ont pas pour seule fonction d'ecrêter les crues, mais aussi de soutenir l'étiage (fonction nécessaire aussi pour le refroidissement des réacteurs des centrales nucléaires qui pompent l'eau des fleuves), d'alimenter en eau les villes à proximité, ou de produire de l'electricité.

Pour le bassin de la Loire, à partir des études menées par l'équipe pluridisciplinaire du Plan Loire grandeur nature, sur la base de modèles hydrauliques, et compte tenu des ouvrages tels que digues et déversoirs existants, on estime que pour une crue centennale de débit de 6 000 m3/s au Bec d'Allier (confluence Allier - Loire), un barrage supplémentaire pourrait abaisser la ligne d'eau de 30 à 45 cm à 160 km en aval.

Il n'est pas pensable alors de supprimer le risque, de même que l'on ne peut prévoir de façon très précise comment il va se produire, même à l'appui d'études hydrauliques poussées et très précises. La pression de l'eau dont on connaît les paramètres peut trouver une faille sur son passage et exercer sa pression sur une digue, ou une autre plus en aval, ou inonder par surverse, et remplir des terrains qui auraient " dû " être à l'abri derrière ces ouvrages. (Les enseignements du modèle " Loire ", Equipe pluridisciplinaire Plan Loire Grandeur nature, février 1998).

Il s'agit donc plutôt d'atténuer les effets des inondations (dommages humains et matériels), par une politique de prévention qui concerne tous les acteurs.

Par prévention, il faut comprendre :

 

Il existe un enchaînement entre secours, réparation et prévention et tous trois sont des éléments d'une politique efficace si cohérente et structurée. Cette boucle est d'autant plus satisfaisante que suivie et comprise par les acteurs de la vie civile.

L'objectif étant de limiter dans l'avenir l'importance des dommages aux biens et aux personnes, il est utile de s'interroger sur la vulnérabilité des territoires, vulnérabilité que l'on peut définir comme la fragilité des biens face à un aléa hypothétique donné.

La vulnérabilité est liée à l'occupation des sols et à la sensibilité de son capital socio-économique et se traduit par le coût des dégâts et les perturbations sur l'activité économique.

La vulnérabilité dépendant d'un aléa donné, celle-ci est plus importante dans des territoires qui connaissent des phénomènes de crues torrentielles, ou rapides, en montagne ou au bord des plateaux, où l'écoulement se concentre en moins de 12 heures et où le niveau peut monter de plusieurs dizaines de centimètres par heure.

Dans des zones à crues de plaine, où les pentes sont faibles, la montée des eaux peut prendre plusieurs dizaines d'heures ce qui permet avec une alerte donnée suffisamment de temps à l'avance, d'évacuer rapidement les lieux.

La prudence conduira, dans les zones les plus vulnérables, en plus des prescriptions d'urbanisme, à raser des zones les plus exposées qui seraient déjà construites car on estimera le risque humainement inacceptable dans les zones à crues torrentielles, ou à imposer simplement, dans d'autres régions, des prescriptions d'urbanisme pour limiter l'extension des constructions en zones inondables.

Cependant, la politique de prévention conduite par les acteurs publics se heurte à une difficulté majeure : la communication et l'information envers les acteurs de la vie privée.

Pour les élus locaux tels que les maires, la politique de prévention des risques pour la protection de leurs administrés est en contradiction avec leurs perspectives de développement communal. Faire ce devoir d'information ne risque-t-il pas de favoriser le départ de certains habitants vers d'autres communes hors des zones inondables ?

La question est d'autant plus périlleuse quand une entreprise, limitée dans ses possibilités d'extension en raison des contraintes d'urbanisme (fixant des coefficients d'emprise au sol,...), est dans l'obligation de transférer ses activités dans une autre commune à l'abri du risque.

Nous entrevoyons ici un des maillons faibles de la politique de prévention.

Un autre secteur déterminant, et essentiel de la prévention, de l'évaluation et de la répartition des dommages est l'assureur.

Entre 1995 et 1996, en France, 8 400 communes ont été reconnues sinistrées par un arrêté de catastrophe naturelle dont 81 % pour les inondations.

Le système assurantiel fonctionnant sur le principe de la mutualisation (instauré par la loi du 13 juillet 1982 sur l'indemnisation des victimes face aux catastrophes naturelles), tous les assurés en France paient une prime additionnelle (9 % depuis 1983) qui alimente un fonds destiné à l'indemnisation des victimes.

Depuis 1982, 50 000 communes environ ont été déclarées en état de catastrophe naturelle et beaucoup d'entre elles l'ont été plus de cinq fois.

Au titre des indemnités versées entre décembre 1993 et février 1994, 1,7 milliards de francs ont été déboursés, contre 800 millions de francs en novembre 1994 pour les inondations de Nice, 2,6 milliards de francs en février 1995 pour les inondations du Nord, de l'Est et de l'Ouest.

L'équilibre de ces années d'exercice a été désastreux pour les assurances.

En privilégiant la réparation au détriment de la prévention, selon le système de l'Etat providence, le dispositif a eu un effet déresponsabilisant aussi bien chez les élus locaux que chez les assureurs et les assurés eux-mêmes.

Il faut reconnaître que l'on n'est tenu à aucune démarche de prévention pour bénéficier de sa garantie mais encore faut-il qu'il soit informé du risque qu'il encourt pour prendre des mesures afin de réduire la vulnérabilité de ses biens. La difficulté est pour lui, de bien comprendre qu'il ne se prémunit pas contre une crue, mais contre le risque de crue. Ce qui est dans ce domaine probabiliste est peu persuasif, qu'il s'agisse d'un particulier, ou d'une entreprise qui doit gérer en priorité des risques plus immédiats de façon quotidienne (risques spéculatifs, risques purs tels que les risques financiers, risques liés à la production, risques d'incendie, de vol, de dégradation du matériel...).

Aussi, pour éviter cet engrenage de la réparation, les assurances réfléchissent à l'introduction d'une flexibilité des conditions de souscription, en ajustant les taux des franchises en regard des efforts de prévention des collectivités, et en accroissant le prélèvement des primes additionnelles.

Parallèlement, des efforts doivent être menés pour favoriser une culture du risque auprès des différents acteurs pour les inciter à participer à l'effort de prévention. Effort complexe si l'on tient compte de la multiplicité de leurs interlocuteurs qu'il faudrait informer en amont pour une communication efficace.

Dans ce domaine, beaucoup d'actions restent à mener pour changer les mentalités, pour que la survenance d'une crue ne surprenne pas à nouveau.

 

Lucie FERREIRA

Urbaniste

     

© Institut Européen de Cindyniques- Lettre n° 27 - Mai 1999