VIOLENCE : DE QUI SE MOQUE-T-ON ?

 Nous avons découvert le père J.M Petitclerc lors de notre colloque « La violence est-elle un accident » ? organisé en 1997 à la Sorbonne. L'action sur le terrain de ce polytechnicien « hors norme » et ses réflexions nous sont précieuses pour faire avancer le débat sur ce sujet.

 

Janvier 99... Enfin, le problème de la violence et de l'insécurité qu'elle génère semble pris en compte par les politiques. Tout le monde se dit préoccupé... et la surenchère médiatique amplifie le phénomène. Depuis le temps que le problème est posé (rappelons l'existence du rapport dit « Cardo » publié par le Conseil National des Villes en 1991, suite à la première grande vague d'émeutes urbaines en région parisienne) ; ce rapport, précis tant dans l'analyse que sur le plan des propositions, ne fut malheureusement pas suivi des faits. Nous attendions tous quelques avancées spectaculaires sur des chemins de solutionnement.

Car le problème de la violence au quotidien, qui se pose de manière plus cruciale encore dans les quartiers dits sensibles, nuit gravement aujourd'hui au bien-être collectif. Et rappelons avec force, contrairement à ce que les médias laissent entendre, que les jeunes ne sont pas d'abord les premiers facteurs de cette violence, mais qu'ils en sont les premières victimes. Que d'actes de violence (insultes, rackets, agressions) subissent-ils tous les jours ! Des jeux d'une violence inouïe (le guet-apens, le petit pont massacreur...) sont pratiqués dans les cours de récréation de nos écoles primaires et de nos collèges, sans que le plus souvent les adultes présents ne sourcillent, tant ils ne paraissent préoccupés que par les actes de violence posés à leur encontre.

Oui, il est urgent de prendre à bras le corps ce problème.

Et voici que le Conseil de Sécurité Intérieure du 27 janvier propose comme mesure-phare en 1999 l'affectation de 1900 policiers et la création d'un quinzaine de centres pour mineurs multi-récidivistes.

A qui peut-on faire croire que le redéploiement de quelques centaines de policiers et l'éloignement de quelques dizaines de mineurs délinquants puissent constituer une amorce de solution aux problèmes ? Certainement pas aux habitants des quartiers dits sensibles et à ceux qui partagent leurs préoccupations.

Ne s'agit-il pas plutôt de rassurer à peu de frais l'opinion publique, en veillant à de subtils équilibres entre courants politiques ?

Tant que rien ne sera fait pour tenter de modifier la représentation de la police chez les jeunes et celle de la jeunesse chez les policiers, à quoi sert d'enlever les policiers des villes de province où ils peuvent effectuer du réel travail pour les placer dans des zones où leur mission est devenue impossible. L'urgent ne consisterait-il pas plutôt à multiplier les agents de médiation sociale, afin de rétablir le dialogue entre ces jeunes qui ont perdu toute confiance et les institutions ?

Quant à la mesure concernant l'éloignement des mineurs multi-récidivistes, il s'agirait de créer d'ici 2001 cinquante centres (c'est-à-dire un par département, dans certains départements), d'une capacité d'une dizaine de jeunes. Quand on connaît l'ampleur du problème, une telle mesure paraît dérisoire.

Décidément, le problème me paraît mal posé. Car la question essentielle n'est pas selon moi « Que faire des mineurs multi-récidivistes? » Ils le deviennent à cause de l'ineptie de nos réponses face aux premiers délits.

Et, comme tout le monde le sait, un problème mal posé ne peut guère avoir de solution. Dans quelques années, on risque de se poser la question « Que faire avec les pluri-multi-récidivistes? », c'est-à-dire les jeunes qui continuent de récidiver après leur séjour dans ces nouveaux centres.

Bien poser le problème de la délinquance, c'est à partir des premiers délits. L'urgent consiste, selon moi, aujourd'hui à revisiter nos modes d'intervention face aux enfants de 10 / 13 ans qui commettent leurs premiers délits.

Aujourd'hui - et je caricature à peine - la réponse apportée à l'enfant de moins de 13 ans qui casse un abri-bus (et a été pris, ce qui est rare !) réside dans la visite, six mois après les faits, d'un éducateur mandaté par le tribunal qui pose la question : « Comment ça se passe en famille? »

Mieux vaudrait une sanction immédiatement appliquée, qui permette à l'enfant de réfléchir sur son acte et à participer à la réparation.

Cette sanction pourrait avoir un caractère double :

* le rappel de la loi, qui se traduit par une mise à distance immédiate, mais brève (de l'ordre de deux journées), ce qui permettrait à l'enfant de comprendre que la vie du lendemain ne peut être similaire à celle de la veille quand on choisit de poser un acte anti-social. Ce bref séjour permettrait à l'enfant de relire son acte en dehors du contexte des copains de la cité, et de pouvoir prendre en compte sa part de responsabilité personnelle ;

* la réparation, qui se ferait sur le quartier par quelques heures de travail réalisées sur un chantier éducatif.

Une telle mise en place nécessiterait une bonne articulation entre l'équipe éducative qui accueillerait le jeune dans le pôle de mise à distance et celle qui encadrerait le chantier sur le pôle de proximité. C'est l'innovation principale du dispositif Pôle d'accueil/Maison de l'Espoir, dont je préconise la mise en place depuis six ans.

Oh ! je sais... Politiciens, idéologues et journalistes vont hurler à la re-création des « maisons de correction » et des « chantiers de la jeunesse ». Sachons dénoncer cette hypocrisie qui caractérise, en France, la réflexion sur ce problème de délinquance juvénile, par laquelle les solutions de bon sens (éloigner le jeune le temps que passe sa colère, lui demander de travailler à la réparation des dégâts commis par son délit) sont aussitôt décriées en raison de vieux fantasmes omniprésents.

Car on ne peut réellement trouver de pistes de solution, et ceci est aussi vrai pour l'Education Nationale que pour la Protection Judiciaire de la Jeunesse, non pas en ajoutant à chaque fois une pièce supplémentaire à destination de ceux que le dispositif renvoie à la marge, mais en ayant le courage de revoir l'ensemble du dispositif, en commençant par les actions destinées aux plus jeunes.

 

Père Jean-Marie PETITCLERC

Directeur de l'Association « Valohocco »

Argenteuil - Conseiller Technique au

Conseil Général des Yvelines

     

© Institut Européen de Cindyniques- Lettre n° 27 - Mai 1999