LE ROLE DE LA HIERARCHIE ET
CELUI DE L'EXPERT SECURITE DANS LA PREVENTION DES ACCIDENTS DU
TRAVAIL
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1 - OU EN EST-ON DANS LA SECURITE DU TRAVAIL?
LES RESULTATS EN BTP
Selon les secteurs de l'activité économique, les travailleurs sont plus ou moins exposés aux accidents du travail. Il est clair que la branche Bâtiments-Travaux Publics est plus exposée, par ses activités, que de nombreuses autres.
Au sein même du secteur Bâtiments-Travaux Publics, il existe une grande dispersion entre entreprises faisant le même métier.
ORDRES DE GRANDEUR
Le taux de fréquence des accidents dans les entreprises BTP tourne autour de 40, avec également une quarantaine de morts par an pour cent mille employés. C'est deux à trois fois plus que la moyenne des 14 millions de travailleurs actifs recensés par la CNAM. Mais, on le voit à l'examen des résultats du concours de sécurité du SERCE, certaines entreprises obtiennent sur la longue période des taux de fréquence inférieurs à 10/15, alors que pour d'autres dépasser 100 est courant.
COMMENTAIRES
Ce sont plutôt les grandes entreprises qui affichent les meilleurs résultats. J'estime que ce n'est pas la taille en elle-même qui importe: réussissent ceux qui « mettent le paquet ». Toutefois, les petites entreprises sont handicapées par l'aspect non statistiquement significatif de leurs résultats et par leur difficulté à « amortir » l'emploi d'un ingénieur de sécurité. Malgré tout, sur les dix dernières années, pratiquement tout le monde s'est amélioré.
2 - QUELLES METHODES POUR PRESERVER LA SECURITE ?
UNE SCIENCE DU DANGER : LES CINDYNIQUES
Lors du tremblement de terre qui détruisit Lisbonne au 18e siècle, Voltaire, dans une discusssion avec Rousseau, mettait en avant l'impuissance des hommes face à la providence, tandis que son interlocuteur s'étonnait qu'on ait construit une ville dans une zone réputée sismique. Raisonner ainsi sur le danger n'était pas si courant à cette époque, si bien que certains fixèrent à cette date la naissance d'une science du danger, beaucoup perfectionnée depuis, et appelée « CINDYNIQUES » il y a une dizaine d'années. On s'aperçut en effet à la fin des années 80, que quelques centaines de grands accidents résultaient du non-respect de quelques règles fondamentales en nombre restreint. L'aviation, le nucléaire, le pétrole et la chimie furent les pionniers dans le développement de cette science, et bien évidemment, les assureurs ne manquèrent pas de s'y intéresser.
En résumé, il existerait un modèle « universel » de prévention des risques, dont l'expression est au départ assez théorique et demande une adaptation particulière, à chaque entreprise, voire à chaque équipe. Il est clair que les progrès observés en matière de sécurité dans vos entreprises montrent que vous avez fait de la cindynique appliquée, souvent sans le dire.
DU MODELE AUX APPLICATIONS
Le modèle initial, développpé par G.Y. KERVERN, contient cinq exigences fondamentales :
L'analyse des manquements croisés à ces exigences conduit à identifier 27 défauts le plus couramment générateurs de danger.
Les faiseurs de normes, les législateurs sont allés plus loin dans les détails :
- L'ISO a un projet de norme de management de la sécurité dans les entreprises qui reprend les « classiques » du management (Plan, Do, Check, Act) et des Cindyniques, mais les différents pays ont du mal à se mettre d'accord, certains redoutant les abus de la certification qui en résulteront, d'autres préférant un travail sur une norme commune « Sécurité-Qualité-Environnement-Risk Management ».
- Le législateur est prolifique sur le sujet depuis une dizaine d'années, au moins en Europe, avec plusieurs Directives dont certaines ont un caractère très général (ex : la responsabilité du chef d'entreprise), et d'autres un parti d'aller dans le détail (machines, amiante, travaux en hauteur, risque électrique, etc...).
- L'entreprise fixe ses propres règles de management ainsi que les règles professionnelles, en s'inspirant de ce que publient les cindyniciens, les normalisateurs, les autorités réglementaires et évidemment de ses propres connaissances ainsi que du diagnostic sur sa propre situation. Par exemple, Du Pont de Nemours et Exxon exhibent un référentiel en une dizaine de points, chacun étant détaillé en cinq exigences particulières, ce qui permet de guider des audits.
- Des consultants, comme DNV, ont développé des référentiels particulièrement adaptés aux installations dangereuses (installations classées). Dans ce cas, le référentiel contient 20 domaines dont on peut évaluer la performance en matière de sécurité, grâce à un questionnaire d'audit comportant 650 questions ou évaluations sur des exigences élémentaires.
- EDF et Gaz de France ont un référentiel (pas toujours explicite), qui est le suivant :
Les acteurs et les cibles
1 - La hiérarchie définit les orientations et s'implique.
2 - Le personnel est choisi, formé à la prévention, exerce en bon professionnel et maintient sa culture de prévention.
3 - Les conseillers en sécurité et les organismes légaux jouent un rôle positif dans le développement de la prévention.
4 - L'attention de l'entreprise s'étend au-delà de la sécurité et de la santé de son propre personnel, aux autres personnes qui l'environnent (prestataires, clients, public).
Les ouvrages et leur exploitation
5 - La conception et la construction des ouvrages intègrent les soucis de prévention des risques.
6 - Les règles de conduite et de maintenance sont disponibles et connues.
7 - L'information sur les installations et sur les produits utilisés, ainsi que sur les déchets, est disponible et à jour.
Le management des risques
8 - Les risques sont évalués et le retour d'expérience organisé, aussi bien sur les événements internes que ceux qui concernent d'autres entreprises similaires.
9 - Les changements nécessaires pour l'entreprise sont conduits en tenant compte des opportunités de réduction des risques qui peuvent les accompagner.
10 - Une communication à la fois ascendante et descendante est construite, visant à motiver et mobiliser toutes les strates du personnel, et à construire du sens ainsi qu'une culture commune de prévention.
11 - On se prépare aux situations d'urgence et aux situations post accidentelles (secourisme, plans de secours).
3 - LA HIERARCHIE ET LES FONCTIONNELS DE LA PREVENTION
On se propose ici d'examiner plus en détails les points 1 et 3, et seulement ceux-ci, c'est-à-dire le rôle de la hiérarchie et celui des experts en prévention. Bien entendu, l'homme de base, l'opérateur, est le plus exposé au danger, et il a des précautions à prendre, propres à son métier. Mais il se trouve placé dans une chaîne d'actions effectuées par de nombreux acteurs, actions qui l'exposent plus ou moins au danger, sans qu'il en soit lui-même la source. La prévention a donc de ce fait une dimension collective marquée par une certaine complexité, en raison de la multiplicité des intervenants. Il en résulte que la hiérarchie, par sa volonté organisatrice, et les fonctionnels par leur savoir spécialisé, jouent un rôle tout à fait majeur dans cet univers où le sens, la volonté et le savoir doivent atteindre le plus haut niveau. Que la hiérarchie et l'expert prévention-sécurité s'occupent explicitement et activement de prévention fait partie des « canons » maintenant communément admis.
3-1 Une hiérarchie impliquée
La hiérarchie va du chef d'équipe au président de l'entreprise. Dans cette lignée, chacun a sa pierre à apporter à l'édifice de la prévention. Mais, attention ! ces pierres s'emboîtent savamment et ne sont pas interchangeables.
L'impulsion vient du haut.
Partons du haut. Le premier impulseur de la prévention est le président ou le directeur général. Certains pensent même que si la mise en mouvement ne vient pas de ce haut personnage, il y a peu de chance que les choses avancent. A ce niveau, impulser signifie donner du sens, faire partager une conviction, donner des objectifs.
Quelques exemples de ce que peut faire un Directeur Général pour s'impliquer dans la sécurité :
- Il situe la place de l'intégrité physique de l'homme dans son entreprise. Exemples de phrases prononcées par un Directeur Général (en l'occurence EdF) : « notre développement ne se fera pas en sacrifiant la sécurité » - « le risque n'est pas un critère pour sous-traiter des travaux ».
- Si l'entreprise est assez grande, il fixe le taux de fréquence ou de gravité à atteindre ou encore la valeur de tel ou tel paramètre à un horizon de temps déterminé (1 an, 3 ans...5 ans).
- Si l'entreprise est petite, il s'engage personnellement sur un diagnostic, ainsi que sur la nature et le financement d'un plan d'actions de prévention.
- Il prend en compte la sécurité dans le choix des hommes et dans l'attribution de primes aux membres de l'état-major.
- Il convoque les responsables hiérarchiques en cas d'accident grave.
- Il aborde les questions de sécurité en conseil d'administration, dans les réunions de Direction , dans des contacts avec la presse.
- Il fixe les rôles respectifs des ingénieurs de sécurité et des chefs d'agence.
La hiérarchie intermédiaire : écoute, volonté, animation.
Descendons maintenant l'escalier hiérarchique : sur chaque marche, chacun écoute les directives venant du haut, mais il doit les transposer afin qu'elles trouvent un écho et un enrichissement en fonction de ce qui remonte du bas : le chef d'agence n'a pas à être le perroquet du Président, ni le contremaître, le perroquet du chef d'agence. Et pourtant, dans beaucoup d'entreprises, on demande à des gens de niveau de plus en plus bas d'être commerçant, technicien, comptable, animateur, organisateur, acheteur... bref, un président, en miniature. Tendance funeste pour la sécurité, si elle conduit la hiérarchie de proximité à se réfugier à l'excès derrière son bureau ou son ordinateur, et à déserter le terrain, même si cette fuite est parfois délectable. Le « collectif de travail » cher aux ergonomes, s'il se limite aux seuls opérateurs, est bancal : la hiérarchie doit y jouer son rôle au quotidien. L'ensemble des échanges et des contrôles qui se produisent au sein de ce collectif, est une des composantes fondamentales de la prévention des risques.
Concrètement qu'attend-on de cette hiérarchie de proximité en matière de prévention des risques ? Du diagnostic, du contrôle, de l'animation, de la pédagogie aux service des bonnes pratiques. Si l'on met à part les bureaux d'ingénierie, où la problématique est tout autre, l'outil de base dans des équipes opérationnelles est la visite de chantier, qui peut se dérouler sous deux tonalités différentes :
- Le contrôle de conformité : respect des règles, des procédures, vérifications concernant la préparation des travaux. Bien entendu, cela suppose que la hiérarchie qui procède à ces contrôles connaissse bien le travail, le matériel et les règles.
- La rencontre : cela se passe dans un registre plus positif de compréhension des situations et des hommes. C'est une occasion d'ajustements mutuels, d'explication des positions des uns et des autres, de mise en commun des savoirs.
Grâce à ce contact, le hiérarchique de proximité joue à court terme en corrigeant les déviations, mais il enregistre aussi des matériaux qui lui permettront d'alimenter le plan d'actions de prévention (portant habituellement sur une année).
- L'animation peut, bien sûr, être une composante de la visite de chantier sur le terrain, mais elle peut aussi s'exercer à la prise de travail par des « séances de sécurité » dont le hiérarchique est personnellement l'animateur, seul ou en compagnie de l'ingénieur de sécurité.
En résumé, la prévention prend sa source en haut et en bas de la pyramide hiérarchique. Il faut évidemment que ces inspirations se rencontrent : c'est le rôle difficile mais incontournable des strates intermédiaires (contremaîtres, cadres, chefs d'agences) que de donner un sens commun et une efficacité à cette rencontre.
3-2 Les fonctionnels de la sécurité, gardiens des « fondamentaux » de la prévention
Les fonctionnels de prévention sont des personnages chargés à temps quasi plein de la sécurité dans l'entreprise. Ils ont souvent le titre d'expert en prévention et sécurité, ou d'ingénieur sécurité. Parfois on les désigne sous le vocable nouveau « préventeur ». Ce personnage est placé comme attaché du directeur ou du responsable « ressources humaines » dans la majorité des organisations.
Aujourd'hui, le rôle classique d'un ingénieur de sécurité est le suivant :
- se tient au courant des lois et des règlements
- compare sa société aux autres de la même branche et cultive ses connaissances en cindyniques
- connaît les incidents survenus dans son entreprise et en analyse les causes
- participe aux réunions de CHSCT
- stimule et accompagne les diagnostics et propose des politiques et plans d'action tenant compte des diagnostics
- tient le tableau de bord sécurité
- joue un rôle pédagogique et dit son mot sur les plans de formation.
D'une manière générale, l'ingénieur de sécurité doit avoir la confiance de tous et savoir tout ce qui se passe... même le non racontable. Il doit être comme un poisson dans l'eau dans l'entreprise : de l'opérateur au Président, tous doivent aspirer à recevoir ses conseils éclairés.
Il va de soi qu'en échange d'une telle transparence, il pratique un devoir de réserve évident vis-à-vis des situations individuelles ; mais tout ce qu'il arrive à percevoir doit être valorisé dans des actions collectives.
Le métier d'expert prévention subit actuellement quelques mutations gouvernées par l'évolution des risques. Il y a 30 ans, le risque majeur, c'était le bris de machine. L'expert sécurité était par conséquent un technicien avant tout, intervenant directement sur le terrain. Ce risque étant peu à peu maîtrisé, le champ de la prévention s'est élargi : bureaux, circulation, manutention, travaux en hauteur etc... Les risques étant nombreux mais moins graves, l'expert prévention s'est davantage dispersé et il est devenu gestionnaire et conseiller.
Dans l'avenir, cette évolution va se prolonger : lorsqu'on atteint des taux de fréquence inférieurs à 10, on s'aperçoit que la cause des accidents n'est plus unique : la santé du personnel (et tout ce qui peut la perturber : alcool, drogues, stress), la fiabilité humaine, les facteurs sociaux et organisationnels, la motivation, sont des facteurs qui peu à peu émergent parmi les anciens. D'autre part, avec la transcription de plusieurs directives européennes en droit français, dans le domaine de la prévention, les aspects juridiques sont une composante également émergente par les menaces nouvelles qu'ils font peser sur tous les acteurs.
Enfin, on doit remarquer la similitude existant entre les méthodes de prévention des accidents du travail, celles d'obtention de la qualité ou celles qui permettent de respecter l'environnement. Ces méthodes constituent le tronc commun de la technique du management des risques, qu'ils soient physiques, financiers, relatifs à l'image de l'entreprise, juridiques etc.
Certains chefs d'entreprise considèrent qu'il y a redondance à confier la sécurité à deux entités (la hiérarchie et les experts) et ont choisi de se limiter à une seule d'entre elles. Ce n'est, semble-t-il, pas un bon choix sur le long terme; en effet, la prévention, par la multiplicité des acteurs concernés, eux-mêmes dépendant de hiérarchies très diverses, doit être gérée comme un réseau, par des facilitateurs et des conseillers. De même, son champ s'étend : les directives Européennes poussent à la création d'une expertise « hygiène-santé-sécurité » qu'un manager occupé « tous azimuts » ne peut acquérir et animer seul. A cette composante se rajoutent les aspects qualité, environnement et juridiques déjà mentionnés.
En résumé, le chef est en première ligne (avec le conseil de l'expert) sur 3 axes cindyniques : les finalités (volonté et sens), la fixation des règles du jeu, les valeurs. L'expert, pour sa part, est moteur sur les 2 axes les plus techniques : les modèles (relation attendue entre actes et résultats) et les faits (ce qui se passe réellement dans l'entreprise - les statistiques).
Henri MICHEL U
Secrétaire Général Adjoint de l'I.E.C.
© Institut Européen de Cindyniques -Lettre n° - 29 - Janvier 2000