LES NOYADES EN PISCINES
PRIVEES : UN PROBLEME BIEN
COMPLEXE
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Actuellement le parc des piscines privées enterrées est estimé à plus de 500.000 unités. Il augmente de 30.000 unités par an selon les fabricants de piscines. Si les régions du sud sont classiquement les plus pourvues, toutes les autres régions de France ont tendance à s'équiper. On note une évolution du marché, de ses produits et de ses prix.
La piscine n'est plus considérée comme un produit de luxe, réservé à une minorité, mais comme un besoin nécessaire pour le bien être familial. Actuellement il n'y a plus une catégorie unique de propriétaires, celle des gens très fortunés qui ont accès à l'achat d'une piscine, mais toutes les catégories socio-professionnelles sont représentées dans les acquéreurs de piscines.
La piscine est donc devenue un équipement complémentaire à la maison. Il est urgent d'en faire prendre conscience aux propriétaires et futurs propriétaires, afin que des règles élémentaires de sécurité soient largement diffusées, pour que cet objet de plaisir ne devienne pas objet de drames.
I - Statistiques des noyades en piscines privées en France
Il y a souvent confusion entre noyade et décès, ce qui entraîne des ambiguïtés quant à la lecture de certaines statistiques. Or ces deux notions ne se recoupent pas forcement. On peut considérer que la noyade correspond à la mort par asphyxie, et la " presque- noyade " à la survie au delà de 24 heures.
Nous disposons de deux types d'analyses : la mortalité et la morbidité.
A - La mortalité
Pour étudier les décès par noyades, la classification en cours est la " Classification Internationale des Maladies " ou " CIM 9 ". Celle-ci ne donne aucune précision quant au lieu de la noyade. Cette classification a été revue pour permettre une meilleure identification des accidents . C'est la " CIM 10 ", mais elle n'est pas encore opérationnelle dans le classement des certificats de décès.
Dans la " CIM 9 ", les décès par " noyade accidentelle " sont classés dans E.910, mais il existe également une autre rubrique, qui n'est pas à négliger, la E.984 ou " noyade causée d'une manière indéterminée quant à l'intention " . S'il est difficile d'intégrer dans les statistiques cette rubrique, étant donné le manque total de précisions quant à l'origine, on ne peut pas pour autant l'ignorer.
Même avec cette définition imprécise, la comparaison des différentes années, avec les mêmes critères est intéressante. L'évolution de la mortalité par accident de la vie courante, tous âges confondus montre une diminution constante du nombre de décès par accidents.

On observe la même diminution pour les décès par noyades :
- Décès par noyade accidentelle ( CIM 9/E.910 ) :
Le nombre de décès par noyade accidentelle tous âges confondus est en diminution depuis 1982 :
- 1 091 décès en 1982,- 761 décès en 1987,
- 675 décès en 1992.
- 615 décès en 1996.
avec un taux de 2,0 pour 100 000 en 1982, de 1,2 pour 100 000 en 1992 et de 1,1 pour 100 000 en 1996.
Source INSERM SC8
Cette diminution est particulièrement nette chez les enfants de moins de 15 ans, avec une diminution de 50% entre 1982 et 1992 :
- 203 décès accidentels des moins de 15 ans en 1982 (1,8 pour 100 000),- 91 en 1992 (0,8 pour 100 000).
- 92 en 1996
Cette analyse ne donne pas le lieu exact de l'accident, elle n'est pas complète dans la mesure où elle n'intègre pas les noyades de " causes indéterminées quant à l'intention " qui représentent pourtant des chiffres assez conséquents :
Pour les enfants de moins de 5 ans :
en 1986 : 26 cas,en 1996 : 38 cas .
B - Morbidité
Actuellement les données au niveau national ne peuvent pas être recueillies, aucune structure ne les centralise. De toutes façons, les données sur ce sujet et les circuits qui enregistrent les informations sont extrêmement complexes et variés. Chaque acteur de la prévention des noyades recueille ses informations pour ses propres responsables. Les Sapeurs-Pompiers envoient leurs informations en premier lieu au Conseil Général, depuis la décentralisation, sans obligation de transmettre au ministère de l'intérieur. Le centre 15, ou le SAMU-SMUR transmet ses informations aux structures hospitalières dont dépend ce service d'urgence. Enfin les données hospitalières du PMSI ne donnent aucune information quant aux circonstances, ici les " noyades ".
Il est donc impossible à l'heure actuelle de donner des chiffres exhaustifs soit de mortalité soit de morbidité de ces noyades.
II. Les données
D'après une enquête réalisée par les SAMU la moitié des noyades domestiques sont des noyades en piscine privée. La victime est essentiellement un enfant de l à 4 ans. Il tombe à l'eau à la suite d'une chute accidentelle (8 cas sur 10), alors qu'il est seul et sans surveillance (7 cas sur 10).
D'après l'enquête des centres de réanimation pédiatrique, réaliséesur l'année 1998, 24 observations ont pu être exploitées. 8 enfants sont décédés avant l'arrivée des urgences,1 est décédé 2 heures après son hospitalisation. L'âge moyen des enfant est de 31 mois et le garçon est plus touché (78% des cas). Bien que des adultes soient présents, la surveillance est approximative: adultes discutant entre eux, jardinant, lisant, jouant aux cartes...
Une piscine privée exige la vigilance et la surveillance permanente des enfants par un adulte.
Les statistiques partielles dont nous disposons convergent quand même toutes à savoir :
- les noyades en piscines privées surviennent chez l'enfant entre 1 et 5 ans,- les garçons sont plus souvent atteints que les filles,
- il s'agit d'accidents survenant dans le jardin familial pour plus de la moitié des cas,
- les parents sont présents, mais ne surveillent pas l'enfant,
- si les premiers gestes d'urgence sont réalisés rapidement l'enfant a de meilleures chances de s'en sortir.
III. Comment éviter les noyades ?
A/ Par une prévention active :
Celle-ci consiste à prendre conscience du risque de noyade et à apprendre à l'éviter. Dans neuf cas sur dix, les noyades domestiques pourraient être évitées si l'entourage de l'enfant respectait quelques précautions élémentaires :
- un enfant de moins de 30 mois ne doit pas jamais rester tout seul près d'une piscine;- on doit lui apprendre très vite les risques liés à l'eau;
- on doit lui apprendre à nager le plus tôt possible, tout en sachant que la nage ne sera efficace qu'à partir de 4-5 ans, selon les enfants. En attendant, une sage précaution, est de l'équiper de matériels d'aide à la flotaison (bouée, gilet, brassard, );
- l'enfant doit être surveillé avec vigilance quand il est à proximité d'une pièce d'eau. Attention, vigilance ne veut pas simplement dire présence, car être occupé à discuter avec quelqu'un ou concentré sur un livre est une fausse sécurité...
- il faut veiller particulièrement sur les enfants étrangers à la maison, qui ne connaissent pas les lieux ni les risques, ils sont plus exposés à cet accident.
B/ Par une prévention passive :
Plusieurs dispositifs de protection existent en France. Par exemple la barrière de sécurité; certains pays l'ont adoptée systématiquement, c'est pour beaucoup le meilleur élément de sécurité. Encore faudrait-il qu'il y ait des normes de sécurité, ce qui n'est pas encore le cas. Et aussi que ces barrières soient équipées de portillons munis de loquet de sécurité que des enfants ne puissent pas ouvrir.Tous ces sujets sont actuellement en débat, un groupe de travail prépare une normalisation de ces barrières. La bâche doit être parfaitement recouvrante, empéchant tout accès à l'eau à l'enfant et ne doit pas se déformer. Le volet roulant, mais qui ne peut pas être mis en permanence, le pourtour de la piscine peut être muni de détecteurs électroniques qui donnent l'alarme quand un corps étranger pénètre dans ses faisceaux.
Tous ces dispositifs ne peuvent remplacer l'il averti d'un adulte, qui doit rester systématiquement présent quand des enfants s'amusent près de la piscine. Enfin, la piscine, quand elle n'est plus utilisée, doit être systématiquement recouverte ou vidée.
IV. Que faire en cas de noyade ?
Il est extrêmement important d'agir vite. La gravité des noyades tient d'une part au temps d'immersion et, d'autre part, au délai entre la découverte du noyé et les premiers gestes qui sauvent. D'après une étude faite par le Club Français de Réanimation Pédiatrique, l'entourage ne pratique des gestes de survie que dans un cas sur deux. Or, chaque seconde compte et l'on peut assister à des récupérations complètes chez des enfants en coma profond ou en arrêt cardio-respiratoire lors du repêchage, auxquels a été appliqué immédiatement les gestes simples de secourisme. La rapidité de récupération, après la phase de coma, est essentielle.
Dans 4 cas sur 10, l'issue de la noyade est défavorable : décès ou atteinte irréversible du cerveau par manque d'oxygène. A ceci, plusieurs causes : la découverte tardive de l'enfant entraînant un temps d'immersion prolongé, et le retard des gestes de réanimation !
V. Que faire avant de construire une piscine privée ?
Pour construire une piscine : Seules les piscines non couvertes, dont la surface est supérieure à 100 m2, doivent faire l'objet d'un permis de construire. Dans les autres cas, elles ne sont soumises qu'à la déclaration de travaux à la mairie du domicile. Aucune norme ne régit les piscines au plan de la sécurité et de la prévention des noyades. Des travaux sont actuellement en cours pour une normalisation éventuelle de certains équipements de sécurité, telles que barrières et couvertures de piscines. Un projet de loi concernant la sécurité des piscines privées a été déposé au Sénat en juin 1998. Il tendait à réglementer l'obligation de barrières de sécurité pour toute piscine privée, mais il n' a pas été repris.
La juridiction sur les piscines : Depuis quelques années des condamnations de propriétaires de piscines commencent à apparaître. La Cour de Cassation a retenu à deux reprises la responsabilité de propriétaires de piscines privées dans laquelle de jeunes enfants s'étaient noyés. En 1995, lors d'un mariage, un restaurateur a été condamné parce qu'un enfant s'est noyé dans la piscine privée de ce restaurateur. Pourtant, cette piscine était recouverte par une bâche non arrimée et le restaurateur avait obstrué l'accès à sa piscine en empilant des chaises sur le chemin. En 1998, alors que sa propriété était entièrement clôturée et fermée par un portail avec portillon, un propriétaire de piscine a été condamné parce qu'il n'avait pas fermé à clef son portillon.
Dans les pays étrangers : On ne peut pas aborder le sujet de la sécurité des piscines privées, sans tenir compte de l'expérience des pays étrangers. Les premiers à étudier ce problème furent l'Australie, la Nouvelle Zélande, les USA (pour certains états) et le Canada.
Devant le constat que les noyades représentaient chez eux une des premières causes de mortalité chez les enfants entre 1 et 5 ans, et que l'éducation des parents aux risques n'était pas suffisante, ces pays ont recommandé l'installation de clôtures, pour progressivement les rendre obligatoires. L'abord de la prévention par des mesures passives rentre tout à fait dans la démarche anglo-saxonne, et de plus le type d'habitat, où les propriétés n'ont pas du tout de clôtures, multiplie encore ce risque de noyades.
Les normes déjà élaborées par ces pays sont de plusieurs ordres :
En Australie :
La " Norme australienne sur les barrières " date de 1993, elle fixe les conditions dans lesquelles les barrières de sécurité doivent être installées. Cette norme a été adoptée par la plupart des états et territoires.
En Nouvelle Zélande :
Les textes pour la sécurité des piscines datent de 1987 et 1991.
Dans tous ces pays, après une phase de décroissance spectaculaire, le nombre des noyades a réaugmenté. Lors de l'étude des cas, on s'est apperçu que la vigilance s'était relâchée : les portillons étaient restés ouverts, un accès direct depuis la maison avait été construit, etc. Tous ces pays sont unanimes pour dire que les contrôles locaux des piscines sont difficiles à effectuer de façon durable, les responsables se heurtant à la réticence des propriétaires.
VI . Conclusion
Ce problème des noyades, même si le nombre exact ne peut pas être défini, doit cependant nous interpeller car il s'agit d'un accident touchant essentiellement les jeunes enfants, et pour lequel les moyens de les prévenir sont connus et ont fait leurs preuves. Il parait difficile de rendre une mesure obligatoire, mais il est indispensable de sensibiliser les propriétaires de piscines à ce risque de noyade et de les responsabiliser.
Docteur Christine Duval
Responsable France du Système EHLASS
Direction Générale de la Santé
Ministère de la Santé. France
Membre du Conseil Scientifique de l'IEC
© Institut Européen de Cindyniques -Lettre n° 30 - Mars 2000