LE GROUPE DE RECHERCHE SUR LE RISQUE, L'INFORMATION ET LA DÉCISION

 

Le Professeur Bertrand Munier, directeur du GRID de l'Ecole Normale Supérieure de Cachan vient d'intégrer le Comité Scientifique de notre Institut. Nous lui avons donc demandé de présenter à nos lecteurs son laboratoire qui pourrait bien être le lieu de recherches privilégié sur les risques que les cindyniciens réclament depuis des années.

 

Le Groupe de recherche sur le Risque, l'Information et la Décision (GRID)est le laboratoire de recherche du Département d'Economie et Gestion de l'Ecole Normale Supérieure de Cachan, une Ecole Normale tournée vers la technologie et, de façon plus générale, les sciences de l'action, à 5 kms de la Porte d'Orléans. Le laboratoire, créé en 1989, a été reconnu à partir de 1990 comme Unité de Recherche Associée au CNRS. Depuis 1998, il est devenu Unité Mixte de Recherche CNRS/ENS de Cachan (UMR 8534). Il est aujourd'hui installé sur environ 450 m 2 , au 5 ème étage du bâtiment Cournot du campus de Cachan, au sein même Département d'Economie et Gestion de cette ENS, ce qui permet des échanges fructueux entre les Etudiants, Normaliens ou non-Normaliens, en Magistère d'économie et gestion ou en DEA, d'une part ; et les enseignants-chercheurs et chercheurs du GRID d'autre part.

L'objectif est de fournir des bases scientifiques à l'identification, à l'évaluation et au traitement des risques dans les organisations. Il ne s'agit donc pas seulement d'expliquer, mais d'intervenir pour améliorer la position de l'entreprise au regard des risques technologiques et environnementaux, économiques et financiers, juridiques et organisationnels, qu'elle encourt. Il s'agit aussi de contribuer auprès des pouvoirs publics à la gestion des risques naturels et environnementaux. Ces objectifs qui peuvent aujourd'hui sembler banals étaient, il y a une dizaine d'années, bien peu partagés au sein de la communauté de la recherche scientifique. En ce sens, le GRID a été le premier sur quelques points essentiels.

Recherche ne signifie pas simple application des disciplines scientifiques existantes, mais découverte, développement et mise en œuvre de méthodes nouvelles dans le domaine exploré ou généralisation et adaptation à des objectifs nouveaux de méthodes existantes. Prenons un exemple :les analyses de décision multicritère les plus précises ont été développées (aux Etats-Unis, dans les années 1970)pour prescrire à tel ou tel décideur un choix parmi un ensemble de possibilités. Mais peut-on en généraliser la portée, de manière à pouvoir s'en servir légitimement pour décrire avec précision les comportements vis-à-vis du risque dans l'entreprise et apporter une information à la direction qui puisse contribuer à un management des risques efficient dans l'organisation ?Ceci requiert d'abord d'élargir les hypothèses de la théorie du risque sous lesquelles ces modèles ont été développés. Il faut donc un travail théorique de démonstration mathématique (accompli par le laboratoire en 1998). Mais ce n'est bien entendu pas suffisant :il faut procéder ensuite à un investissement en recherche expérimentale &endash;proche de la psychologie cognitive -permettant la mise au point de protocoles et de méthodes de mesure des paramètres de comportement que l'on a dégagés. l'information nécessaire sera collectée auprès des individus chargés de la maîtrise des risques dans l'entreprise (travail effectué entre 1994 et 1998). Une telle entreprise nécessite enfin un travail de mise au point de procédures ou d'algorithmes - proche, cette fois-ci, de la théorie du choix collectif et de la science politique - pour pouvoir mieux coordonner les décisions ou, dans certains cas de figure, résoudre les conflits éventuels (travail accompli entre 1998 et 2000).

Comme ces dernières indications le suggèrent, une telle modélisation est à géométrie variable :elle peut convenir, dans certaines versions, à l'entreprise et à ce que l'on appelle traditionnellement le "management des risques "; dans d'autres versions, elle s'adaptera mieux aux organisations publiques, voire aux organisations internationales, chargées de réglementer, d'inciter les acteurs sociaux à des conduites responsables ou/et d'organiser les négociations entre acteurs destinées à produire des solutions de gestion des risques acceptables pour un consensus (presque) général.

L'importance du développement de telles méthodes est qu'elles permettent de repérer l'hétérogénéité des traitements des risques dans l'entreprise. Celle-ci est source de sous-efficacité en matière de management des risques : ou on perd de l'argent en se surprotégeant de façon non justifiée (notamment dans le cas de transfert du risque) ou on en perd en ne se protégeant pas assez, ce qui semble être favorable à court terme, mais que l'on paie par trop d'incidents ou par des accidents graves ensuite. Ces coûts cachés en matière de management des risques ont une importance déterminante. Malheureusement, aucun manuel n'offrait de méthodes qui permette de les traquer de façon systématique. C'est donc l'exemple d'une recherche fondamentale qui a été conçue et menée pour résoudre un problème que les conseils habituels ou les méthodes existantes ne permettaient pas de résoudre. La recherche en management des risques fournit donc bien des méthodes nouvelles, comme on l'a indiqué, mais souvent aussi en permettant d'identifier tel ou tel problème mal répertorié avant même d'entreprendre la quête de solutions possibles. Et ceci n'est pas moins important que cela !

On est évidemment loin des recettes techniques ou des habiletés d'assurance qui émaillent le plus souvent le discours du management des risques. Non que ces enseignements soient inutiles, non qu'ils ne soient respectables, mais on peut en mesurer immédiatement les limites à la lumière des novations actuelles dans le domaine et de l'impératif de compétitivité globale des entreprises. On est, en revanche, tout proche de l'ambition des Cindyniques, puisque l'on propose des analyses et une modélisation appuyée sur une vision d'ensemble et de solides bases scientifiques pour gérer les risques dans l'entreprise et la société. Le GRID, pourrait-on dire, a fait dès le départ de la cindynique sans le terme, en rapprochant théorie du risque, analyse de la décision, psychologie cognitive, analyse économique, théorie financière et théorie des organisations, d'une part ;méthodes statistiques, mathématiques et argumentation rhétorique d'autre part, sans oublier l'histoire de la pensée scientifique dans les domaines de la conceptualisation du risque, de l'analyse économique, de la gestion d'entreprise et de la psychologie économique.

Pour le GRID, l'étude expérimentale des décisions individuelles face au risque, comme l'étude théorique (y compris historique et psychologique)de la rationalité des comportements constituent des thèmes de recherche "en amont "du management des risques, tandis que l'étude des stratégies d'entreprise et de l'organisation industrielle représente un thème de recherche "en aval "de l'objectif central du laboratoire. En y ajoutant le management des risques proprement dit, quatre thèmes de recherche constituent donc l'ossature de l'activité de recherche du GRID. Le laboratoire est, de ce fait, organisé en quatre équipes thématiques.

D'un point de vue quantitatif, on peut résumer les niveaux d'activité du GRID et leur évolution sur deux périodes de quatre ans et une demi-période de deux ans par le tableau suivant :

Activité
90-93
94-97
98-99
Accroissement(1)(2)(3)

98-99 /90-93 (en %) de l'activité moyenne

Thèses soutenues sur la période

3
9
7
+ 367%

Communications à des colloques internationaux

31
57
36
+ 132%

Communications à divers colloques et séminaires

36
46
18
+ 0%

Publications à Comité de Lecture

22
57
30
+ 172%

Publications scientifiques diverses

56
60
46
+ 64%

Ouvrages publiés

4
5
3
+ 50%

Colloques organisés

3
10
11
+ 633%

Interventions en entreprise

-
26
11
+ 1000%

Thésards inscrits en fin de période

7
15
23
+ 229%

Le laboratoire parvient ainsi à concilier un niveau de recherche scientifique internationalement reconnu et une activité importante de valorisation auprès des entreprises ou des organisations publiques.

Les recherches du GRID sont soutenues par des relations contractuelles avec des centres de recherche industriels tels que la DER d'Electricité de France, le CEPN (COGEMA/CEA/Electricité de France), le CNET -France Télécom. . . mais aussi plus directement avec des services opérationnels des entreprises (COGEMA, SNCF, Air France, CCF-Capital Management …). Enfin, des contrats ont été aussi passés et menés à bien avec les Communautés Européennes (DG XII), le Commissariat Général au Plan, le Ministère de l'Environnement. Mais c'est le montant des contrats obtenus du secteur compétitif qui rattache le GRID aux plus importants laboratoires en sciences de gestion ou en sciences économiques de France.

Les liaisons GRID-Industrie démontrent -c'est leur originalité -que des instruments dérivés des techniques d'analyse du risque et de la décision ont pu être adaptés à nombre de besoins du management des organisations.

Pour la gestion des ressources humaines dans des industries à risques, par exemple, il est important de savoir comment et combien les employés valorisent les améliorations de sécurité avant de s'engager dans telle ou telle voie d'amélioration, alors même qu'une analyse coûtsavantages directe n'est pas possible ou pas souhaitable.

Il s'agit par ailleurs de faibles probabilités, l'hypothèse dite de l'"utilité espérée"(standard chez les économistes) ne peut être utilisée. Les modèles plus généraux soulevaient des difficultés d'estimation. Les recherches du GRID ont permis de proposer des solutions à ce problème. On pourrait fournir, dans le domaine des opérations pétrolières, dans le domaine de la gestion des grands comptes financiers, des exemples du même ordre, tous liés à des recherches en cours ou récemment achevées.

Mais les notions liées à la gestion de notre société en général ne sont pas moins importantes et ne soulèvent pas moins de questions de vraie recherche économique et de gestion publique. La manière de conduire la prévention dans les équipements collectifs, dans l'alimentaire ou la santé en général ou encore dans l'environnement, est souvent victime, en France plus encore que dans les autres pays développés, du biais juridique et technique, adorné aujourd'hui de la pincée d'écologie folklorique qui met du baume au cœur de tous.

Dès lors, le choix des ouvrages ou des actions de prévention est souvent laissé à une négociation sans garde-fous.

Comment procéder à une négociation locale sans pour autant perdre de vue l'intérêt collectif ?

Comment concilier reconnaissance d'identité et une efficacité sociale au moins approximative ?

Comment a-t-on pu être conduit à dire tant de sottises sur le principe de précaution, comme on commence à le découvrir un peu partout ?

Le management des risques est une nouvelle sagesse du temps présent, et nos sociétés l'abordent à travers des réflexes intellectuels classiques, confondant estimation et évaluation des risques, technique et économie, fréquences et croyances …C'est pourquoi, au niveau sociétal, une recherche débouchant sur des techniques opératoires est indispensable.

Un tel positionnement de l'activité du laboratoire est cohérent avec son support institutionnel.

En effet, l'E. N. S. de Cachan a fait depuis ses origines un investissement de recherche extrêmement important en sciences de l'ingénieur, d'une part ;d'autre part, les différentes disciplines qui y sont enseignées et développées ont comme trait commun d'être des sciences de l'action, que l'on appelle aussi sciences du génie ou encore sciences pratiques. Or, la gestion peut être conçue comme une science de l'action, puisant dans les sciences explicatives fondamentales que sont la science économique et les sciences de la décision (la théorie de la décision proprement dite, la théorie du risque, la psychologie sociale, la psychologie cognitive, la théorie des jeux, la sociologie des organisations), pour concevoir, sélectionner et mettre en œuvre les actions adéquates dans le domaine du management des entreprises et des organisations sociales. Il ne s'agit nullement de ne faire que de la recherche appliquée, mais il s'agit de concevoir la théorisation la plus générale et la plus abstraite comme partiellement déterminée par divers besoins ultérieurs d'utilisation et de ne concevoir, inversement, la mise en œuvre des résultats que comme conditionnée en partie seulement par la construction théorique. On prolonge ainsi la tradition Aristotélicienne, mais en l'étendant à des domaines scientifiques qu'elle ne concernait pas à l'origine.

Le laboratoire est en même temps solidement ancré dans la communauté scientifique internationale des sciences de la décision et du risque. De nombreuses conférences invitées à l'étranger (Europe, Etats-Unis, essentiellement)témoignent de l'insertion internationale du GRID.

Les collaborations les plus naturelles dans ce domaine de recherche se situent à Stanford, à l'Université de Californie ( à San Diego, à Berkeley), ainsi qu'aux universités de Cologne et de Bonn, de Mons, de Liège et de Namur, à l'université Bocconi, etc. . et devraient s'étendre au Polytechnique de Turin et à quelques écoles d'ingénieurs en Europe. De telles collaborations sont maintenues vivaces grâce au séminaire sur les sciences de la décision qui est organisé sur le campus de Cachan depuis 11 ans (ceux qui en feront la demande seront gracieusement mis sur la liste de ceux qui sont prévenus par mail et poste). On y a vu se succéder des scientifiques de tout premier plan en provenance des universités américaines que l'on a citées, de l'université hébraïque de Jérusalem, d'universités européennes hollandaises, belges, allemandes, portugaises et françaises. Elles sont renforcées par les séjours que les chercheurs du GRID font dans ces mêmes pays.

Le management des risques prend ainsi, peu à peu, le caractère d'un champ d'études scientifiques passion- nantes. Le DEA "Sciences de la décision et microéconomie des risques "forme les jeunes chercheurs qui enrichiront leur discipline. Un mastère permettra bientôt de transférer au monde professionnel les acquis de ces recherches et de celles qui les suivront.

 

Bertrand MUNIER

Directeur du GRID

École Normale Supérieure de Cachan

 

       

© Institut Européen de Cindyniques -Lettre n° - 31 - Juillet 2000