Du risque zéro et de
l'homme
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L'explosion de l'usine chimique de Toulouse remet en perspective que 480 sites du type Seveso, c'est-à-dire catalogués à risques sont installés un peu partout en France et souvent à proximité de centres urbains. Il en est d'ailleurs de même un peu partout dans les pays occidentaux. Si tous font l'objet de surveillances spéciales et de contrôles réguliers, personne ne prendra le risque de dire qu'aucun accident n'est possible. Tous les experts en risques le ressassent « le risque zéro n'existe pas ».
Ceci avait été largement évoqué lors du premier colloque international consacré à la « maîtrise des risques technologiques » organisé à l'UNESCO en 1987 qui réunit alors plus de 1 500 spécialistes. Alors que la révolution industrielle était passée depuis une centaine d'années on pouvait avoir l'impression que le monde découvrait les risques. En quelques années, les cadres en charge des risques venaient d'être confrontés à des catastrophes qui touchaient tous les domaines d'activité : Bhopal (décembre 1984), Challenger (janvier 1986), Tchernobyl (avril 1986). Car, ne l'oublions pas, Seveso (10 juillet 1976) qui est ancrée dans la mémoire collective comme un accident majeur, et qui est à la base d'une directive européenne très contraignante pour les industries à risques chimiques, n'a causé aucun décès. On évoqua beaucoup le retour d'expérience nécessaire pour éviter d'autres accidents identiques, le facteur humain composante fréquente de l'accident, la nécessité d'une approche transversale des risques en rapprochant les professionnels : ingénieurs, médecins, psychologues, enseignants. Et on donna un nom à cette nouvelle science : les cindyniques ou sciences du danger.
Quatorze années plus tard les responsables des risques sont montrés du doigt pour n'avoir pas su assez anticiper. On rapproche peut-être un peu vite New-York de Toulouse sans bien voir qu'il s'agit de deux domaines très différents excepté peut-être en ce qui concerne les suites immédiates c'est-à-dire la gestion de crise.
Nos villes sont-elles dangereuses ?
Depuis la plus haute antiquité l'homme a construit des villes. Et il a été confronté aux risques inhérents à cette accumulation d'habitations. En dehors des risques d'épidémies dues souvent aux conditions d'hygiène déficientes et de promiscuité, des risques naturels comme les inondations, le risque majeur au Moyen Age est l'incendie. Ainsi, Toulouse a disparu dans un brasier terrible qui a duré quinze jours en mai 1463. Bien d'autres villes ont subi le même sort mais il a fallu attendre l'incendie de Londres en 1666 pour voir la société se doter d'armes diverses comme la création de corps de sapeurs-pompiers, le creusement de puits, la mise en place de réglementations interdisant les toitures en chaume ou fixant les largeurs minimales des voies.
Les villes se sont de plus en plus étendues et sont devenues très complexes à gérer. Nous sommes entrés dans le système des réseaux : eau, tout-à-l'égoût, électricité, gaz, télécommunications, métro, informatique, etc. qui concourrent certes à faciliter la vie des urbains mais aussi à représenter des facteurs de risques que l'on doit sans cesse remettre en question. Le grand savant Louis Pasteur voyait des risques d'insalubrité importants dans le tout-à-l'égoût et l'Histoire lui a donné tort. Il faut donc rester prudent lors de l'examen d'un risque. Au sein de l'Institut Européen de Cindyniques, Jean-Louis Deschanels avait montré l'extrême imbrication des réseaux dans une ville comme Poitiers voilà plus de dix ans, tandis que Georges-Yves Kervern consacrait un livre entier à la culture réseau. Les réseaux sont sans cesse en croissance et leur connexions sont parfois difficiles à bien cerner. Ainsi, par exemple, celui des antennes pour les postes de téléphones mobiles n'a pas encore forcément été pris en compte et peut tout à la fois servir de relais aux moyens normaux de téléphonie comme d'être balayé lors d'un évènement naturel d'importance (tempête ou tremblement de terre).
Lors de catastrophes comme celle de Toulouse d'autres acteurs se mettent également en uvre : sapeurs-pompiers, SAMU, Armée, Police, Hôpitaux, ainsi que les services spécialisés d'EDF-GDF, de France Telecom, des radios-télévisions ou des distributeurs d'eau entre autres. Pourtant là aussi on note un manque de communication important : on demande, par précaution, aux habitants de bien calfeutrer leurs habitations alors que portes et fenêtres ont été arrachées. Certes le risque majeur à l'usine AZF était a priori un nuage toxique d'ammoniac et non l'explosion d'un produit considéré comme stable. On note aussi un manque d'exercices de crises : des habitants se précipitant à l'école chercher leurs enfants alors que l'Education Nationale a normalement prévu des plans de repli avec les enseignants, ces derniers devenant alors incapables de comptabiliser les enfants placés sous leur garde. On peut aussi se poser la question de l'intervention de l'Armée dans le cadre nouveau de sa professionalisation qui en limite fortement les moyens humains de base.
Les villes ont les qualités de leurs défauts : secours rapidement sur place, parfois même trop rapidement comme on l'a vu à New-York où, du fait d'une « deuxième vague » les premiers sauveteurs ont été engloutis, désorganisant pendant quelques instants la chaîne. Là aussi il faudra réfléchir à la mobilisation des secours car rien n'empêche par exemple qu'un tremblement de terre soit suivi d'explosions de toutes natures quelques instants plus tard. Une lacune constante est la saturation des lignes téléphoniques, faute de lignes spécialisées ou réservées. On peut aussi relancer l'idée émise depuis de nombreuses années de créer un centre d'information d'urgence, radio émettant sur une fréquence particulière du type TA (Traffic Advisor) que l'on peut trouver sur certains autoradios RDS et donnant des renseignements pratiques et fiables comme cela est la cas sur les autoroutes.
Mettre les usines à la campagne ?
L'usine de ¨Toulouse a été construite vers 1924, sur le site d'une poudrerie installée pendant la première guerre mondiale. Elle bénéficiait d'un espace dégagé, en lointaine banlieue non loin d'une gare et d'un nud routier. A l'époque on permettait ainsi aux industriels d'être à proximité de centres de transport &endash; gares, routes, canaux &endash; nécessaires à leur activité et propices à l'embauche de personnels. Bien sûr, depuis cette date, elle a fait l'objet de profondes modifications afin de la rendre plus efficace et plus sûre. Mais, en parallèle, la ville n'a pas cessé de grandir et peu à peu s'est rapprochée de l'usine. La situation n'est pas nouvelle et, sans nul doute, la ville catastrophe par excellence est Mexico à cause d'un développement anarchique : réservoirs de gaz liquefiés, aéroports, usines diverses en centre ville, enfoncement lent dans le sol marécageux avec, en plus, les risques naturels comme l'éruption du volcan Popocatépel et les tremblements de terre réguliers. La situation de danger maximal à l'intersection des risques technologiques et des risques naturels et l'annonce quasi certaine d'une catastrophe majeure au cours de ce siècle ne poussent pourtant personne à fuir cette zone, véritable miroir aux alouettes. En Europe de nombreuses habitations parsèment les flans du Vésuve, ou encore se retrouvent sur des couloirs d'avalanche ou trop près de cours d'eau. Peut-on dire que les propriétaires ignorent le danger ?
Face à cette situation d'aveuglement collectif il nous faut remonter au débat qui eut lieu au XVIIIe siècle entre les deux grands philosophes Rousseau et Voltaire à la suite du tremblement de terre de Lisbonne qui en 1755 causa la mort de plus de 100 000 personnes. Pour Voltaire la Nature est responsable « la Nature est muette, on l'interroge en vain. Il faut avouer, le mal est sur terre ».Pour Rousseau, au contraire, ce sont les hommes qui sont responsables et il fallait construire la ville autrement ou ailleurs « Serait-ce donc à dire que la Nature doit être soumise à nos Lois et que, pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y bâtir une ville » ecrit-il. Près de trois siècles plus tard, et alors que comme nous l'écrivions dans « L'archipel du danger », nous sommes entrés dans l'ère des neurones, que constatons-nous ? Que Lisbonne continue à se développer au même endroit, que Mexico grandit comme d'ailleurs d'autres villes à risques de pays en voie de développement et qu'en France des sites industriels ou autres se retrouvent, du fait d'une urbanisation trop rapide et mal maîtrisée par les autorités, près de nos habitations. On cite souvent le couloir rhodanien qui totalise un record d'usines chimiques à risques. Elles s'y trouvaient bien avant la construction de l'autoroute A7, très fréquentée, qui les traverse.
Alors si nous poursuivons le débat des philosophes faut-il déplacer toutes ces usines vers des zones désertiques ? Mais dans un tel cas d'où viendront les ouvriers ? Il ne faut pas oublier que dans le passé et pour cette usine de Toulouse des ouvriers se sont opposés à son déplacement. Et aussi que ceux qui travaillent dans des industries à risques le savent et n'ont pas pour ambition de faire sauter un quartier et de transformer femmes et enfants en veuves et orphelins. En ce qui concerne les usines chimiques on remarquera que le taux de fréquence des accidents du travail avec arrêt est très faible et presque au même niveau que celui du commerce et de la banque. Or ces accidents sont des précurseurs d'accidents plus graves.
Des usines alors loin de tout : mais où trouver du travail pour l'épouse, des écoles pour les enfants, des commerces, des sous-traitants ? Il est loin le temps de Thomas More, qui rêvait en 1516 dans « L'utopie » d'une ville idéale où habitations et entreprises cohabiteraient harmonieusement, même si certains villages de Franche Comté proches d'Arc et Senans ont cru à cette ville idéale « qui ne se trouve en aucun endroit ».
Bhopal, qui est un vrai cas d'école de ce qu'il ne faut pas faire en matière de risques, et qui vient de faire l'objet d'une enquête exhaustive de Dominique Lapierre et Javier Moro dans leur récent ouvrage « Il était minuit cinq à Bhopal », avait été installé en dehors de grands centres urbains. Oui, mais les ouvriers et leurs familles, puis les commerçants, puis les écoles, avaient suivi cette transhumance. Avec un résultat à la démesure du pays : 323 morts dans les premières heures et 260 000 blessés dont certains sont morts depuis.
En final, dans le cas d'une explosion accidentelle, non prévisible, le nombre d'employés tués ou blessés risque fort d'être le même que l'usine soit en pleine ville ou à la campagne. Par contre les dégâts dits collatéraux seront infiniment moins lourds . Alors faut-il revenir à des réglements datant de la première guerre mondiale sur les poudreries et les dépôts d'explosifs en créant des polygones d'isolement où toute implantation était réduite au minimum et strictement surveillée ?
Que conseiller alors aux industriels qui cherchent des sites faciles d'accès, aux maires toujours à l'affût d'entreprises créatrices d'emplois et génératrices de taxes professionnelles, aux salariés qui refusent de passer des heures dans les transports ou encore aux assureurs lassés de payer des sinistres de plus en plus lourds ? Tous alors se tournent vers les experts en exigeant des normes toujours plus contraignantes, dans l'espoir du zéro accident. Mais face à une réglementation trop contraignante, on constate que soit elle devient inappliquable, soit il se dégage un sentiment de fausse sécurité qui un jour permet l'accident.
Le débat n'est donc que partiellement dans une remise en cause des normes mais plutôt dans une approche globale des risques au quotidien. Au delà de l'émotion légitime des victimes, de la colère, du sentiment d'injustice et d'abandon, il ne nous faut peut être pas oublier que le week end de la Toussaint, qui a suivi de quelques jours l'accident de Toulouse, a fait beaucoup plus de morts et de blessés sur les routes de France dans l'indifférence quasi-générale.
Patrick Rubise
Secrétaire Général Adjoint IEC