La protection du patrimoine
scientifique
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La protection du patrimoine scientifique national est difficile. En effet, elle est dépendante de deux positions contradictoires. D'une part, la découverte scientifique résulte le plus souvent de courants de pensée internationaux agissant en concertation, la mise en évidence d'un fait majeur et innovant par un seul individu ou un seul laboratoire devenant rarissime. D'autre part, et il ne faut pas être naïf, les recherches scientifiques sont payées - au moins dans les grands organismes de recherche publics - sur des crédits d'Etat et chacun de ceux-ci espère toujours un précieux retour sur investis-sement, sous des formes d'ailleurs les plus diverses.
Quant à la recherche privée réalisée dans les entre-prises, elle fait l'objet - et on le comprend aisément - d'une protection minutieuse, car elle représente l'existence même de la firme et son avenir. Enfin, il faut bien comprendre que la découverte scientifique, sous toutes ses formes, coûte très cher et que, par voie de consé-quence, l'espionnage scientifique est à l'évidence très rentable pour ceux qui le pratiquent.
Prenant l'exemple d'un grand organisme de recherche français à dominante médicale, on peut présenter sobrement la situation de la manière suivante.
Les différentes composantes du patrimoine scientifique national
Elles sont, schématiquement, au nombre de trois. Il y a tout d'abord la découverte scientifique relevant directement du domaine militaire, réalisée dans des établissements spécialisés et soumise à des contraintes de protection particulièrement fortes. Il y a en second lieu la découverte scientifique pouvant intéresser directement ou indirectement la défense nationale, par exemple dans les domaines chimique ou biologique. Il y a enfin la découverte scientifique, fondamentale ou appliquée, induisant essentiellement le développement économique et son impact financier ainsi que la création d'emplois. C'est la plus classique et la plus précieuse dans le cadre du fonctionnement normal des institutions civiles. Sans aborder le domaine très particulier du premier type, on peut examiner très simplement les deux suivants.
La découverte scientifique pouvant intéresser la défense nationale, en particulier dans les domaines chimique et biologique
L'usage à des fins guerrières de produits chimiques ou biologiques est évidemment interdit par des traités internationaux. Le sujet est débattu depuis de longues années et chacun sait la réalité. Il y a les pays qui ont ratifié les traités, mais poursuivent néanmoins des recherches dans le but d'assurer leur défense en cas d'attaque. Ces pays ont souvent de jolis stocks, dont ils n'acceptent pas, de toute manière, le contrôle. C'est dire la portée symbolique des choses ! Quant à ceux qui n'ont pas signé les traités, et ils ne sont pas rares, leur liberté est totale.
Si la guerre biologique ou la guerre chimique - au sens où le terme " guerre " signifie conflit organisé et massif entre deux nations ou groupe de nations - apparaissent peu probables compte tenu des capacités de destruction proposables par d'autres moyens, à l'opposé l'attentat chimique ou l'attentat biologique sont à la portée d'un grand nombre d'acteurs publics ou privés.
Voilà plus de quinze ans que certains d'entre nous répétons cette évidence, sans d'ailleurs être crus ! Il faut bien reconnaître que les évènements récents nous ont plutôt gâtés ! La manipulation de tabun, de sarin, de soman, de VX, voire plus banalement d'hypérite, est loin d'être insurmontable pour des groupes actifs, volontaires, riches et astucieux. La panoplie biologique est tout aussi alléchante : toxine botulique, ricine, fièvre Q, encéphalites équines transmissibles par des arbovirus, tularémie, variole (dont on a bien légèrement supprimé la vaccination), peste, charbon, etc...Cette liste n'est malheureusement pas limitative.
L'attentat biologique n'est pas très coûteux, pas très difficile à mettre en oeuvre pour les agents les plus simples, n'a peut-être pas un pouvoir destructeur majeur en terme de vies humaines ( ce qui n'est pas du tout sûr), mais son énorme impact médiatique suffit à désorganiser une nation, comme l'a récemment montré l'usage limité d'un agent pourtant aussi ancien et aussi banal que le charbon.
La guerre n'obéissant pas à une règle du jeu internationalement reconnue comme celle du football, et chacun choisissant la formule qui lui convient le mieux en fonction de ses objectifs et de ses moyens, il n'est pas exclu que l'attentat en général, et l'attentat chimique ou biologique en particulier, devienne malheureusement une solution d'avenir pour un grand nombre de belligérants petits ou grands, publics ou privés.
Or, les laboratoires de recherche détiennent, au moins pour certains d'entre eux, des produits chimiques (ou leurs précurseurs), biologiques, des souches bactériennes ou virales, d'une importance cruciale et utiles à leurs travaux. Ces laboratoires deviennent ainsi des cibles privilégiées pour servir de sources de matières premières à des candidats malfaisants, et la protection de ces produits chimiques ou biologiques va devoir répondre à l'avenir à des mesures encore plus draconiennes.
La " militarisation " de la génomique chez l'homme
La biologie moléculaire et la génétique moderne sont des avancées scientifiques majeures qui pourraient malheureusement être détournées à des fins inquiétantes.
Deux aspects méritent d'être brièvement évoqués : les déviances de la thérapie génique chez l'homme et la fabrication de bactéries, de virus ou de toxine hyperactifs.
Sur le premier point, si la thérapie génique offre de réels espoirs, on peut en craindre un usage dévoyé comme le transfert soit de gènes à haut potentiel pathogène, avec un long délai d'apparition de la maladie, et donc la discrétion, soit de gènes de susceptibilité à des maladies graves mais classiques. Le problème du vecteur viral ou non viral inquiétera moins des agresseurs potentiels que les thérapeutes, même si le choix reste difficile en fonction des récepteurs souhaités. S'il demeure complexe de produire des virus à titre élevé et d'insérer des gènes de grande taille dans les génomes viraux, l'emploi de molécules chimiques vectrices artificielles rend possible la voie pulmonaire par aéro-solisation.
Toutes ces déviances potentielles sont à suivre avec soin dans les organismes de recherche.
La deuxième approche est plus banale dans sa mise en oeuvre : il s'agit d'utiliser les capacités du génie génétique pour " valoriser " certains virus, bactéries ou toxines. Cela peut concerner, par exemple, la préparation d'agents infectieux résistants aux antibiotiques( charbon, brucelles, peste, etc...), de virus modifiés (encéphalites, fièvres hémorragiques, variole, mais l'intérêt paraît moindre pour ces virus qui sont très agressifs et résistent déjà à toute thérapeutique), la préparation de grandes quantités de toxine botulique dont on connaît le puissant pouvoir létale., la préparation en grande masse de bactéries banales dans lesquelles on introduit des gènes commandant la synthèse d'une toxine (tétanique, botulique, cholérique), la préparation en grande quantité d'adénovirus porteurs de gènes redoutables et aisément diffusibles par aérosols.
Un dernier danger enfin dans le domaine : en fonction des connaissances sur le génome, on pourrait peut-être cibler des agents agresseurs capables de détruire une ethnie particulière. Des marqueurs biologiques, spécifiques de cette ethnie, permettraient d'utiliser ces derniers comme cibles de l'infection par un agent adapté, par exemple en utilisant la spécificité d'antigènes de membranes, de groupes sanguins ou d'isoenzymes. La proximité biologique des ethnies dans certaines régions sensibles rendrait néanmoins l'affaire délicate et risquée pour l'agresseur éventuel.
L'application de la génomique à l'agression sur les plantes et les animaux
Les découvertes fondamentales sur le génome des plantes et leurs interactions avec les agents pathogènes peuvent donner de mauvaises idées. On peut ainsi créer, grâce au génie génétique, des agents pathogènes des plantes plus robustes, résistants aux pesticides classiques, et capables de survie dans une large gamme de température ou d'humidité. Plusieurs agents pathogènes se prêtent à de tels aménagements, comme la rouille du blé, le charbon de la canne à sucre, la piriculariose du riz, mais aussi des maladies du maïs, de la pomme de terre, des haricots, des fruits, du café, des pins (pour le bois d'oeuvre). Il existe donc des perspectives incontestables pour la mise au point d'agents agressifs potentiels.
L'action sélective sur les animaux est tout aussi concevable.
Elle pourrait même respecter une apparence humanitaire, aurait un gros impact économique si elle atteignait les animaux d'élevage (exemple de la fièvre aphteuse) et aurait un extraordinaire impact psychologique si l'agression était ciblée sur les animaux de compagnie. Comment serait ressentie en France un impact massif sur les chiens et les chats !
La découverte scientifique retentissant essentiellement sur le développement économique, financier et la création d'emplois
Il paraissait autrefois qu'un tel problème n'intéressait pas les sciences de la vie en général et la médecine en particulier. Les choses ont bien changé avec l'apparition de puissantes et compétitives industries du médicament et plus encore maintenant avec les extraordinaires développements de toutes les biotechnologies.
Les professionnels de l'espionnage scientifique ont opéré de rapides reconversions, s'intéressent aux travaux de recherche et développement, et plus encore aux recherches d'amont qui donnent les véritables idées nouvelles. Aucun laboratoire de recherche, fondamentale ou appliquée pour le cas où ce distinguo aurait encore un sens, n'est à l'abri des intempéries.
L'exemple du médicament est caricatural. Si certains médicaments sont maintenant conçus sur les bases d'une biologie moléculaire et cellulaire de haut niveau scientifique, un grand nombre résultent cependant du tri moléculaire systématique, certes sur des bases un peu mieux assurées qu'autrefois, mais pas toujours. De ce fait, pour un médicament innovant vendu en pharmacie, il a fallu explorer une moyenne de dix mille molécules chimiques nouvelles. La plupart d'entre elles ont été éliminées sur des considérations pharmacologiques, toxicologiques, de mutagénèse, de cancérogénèse, après des essais cliniques décevants, etc....
L'ensemble de ces travaux de recherche et développement aura duré en moyenne douze ans et le coût de l'opération sera, au mieux, d'un montant de cinq cents millions d'euros. Il est certain que, dans ces conditions, un judicieux renseignement scientifique, obtenu par des voies latérales, est d'une valeur extraordinaire et d'une rentabilité séduisante. Le même raisonnement est évidemment tenu avec toutes les biotechnologies
Ainsi va parfois le monde !
La technique et les techniciens de l'espionnage scientifique
L'espionnage scientifique obéit à quelques règles partagées par beaucoup de pays. Elles sont donc probablement bonnes. Elles reposent sur le tryptique : documentation ouverte - documentation fermée - commandes spécifiques.
La documentation ouverte est par définition disponible pour tous. Elle rassemble les revues spécialisées, les documents généraux, les organigrammes, les annuaires, les journaux, les publicités, les questionnaires apparemment anodins auxquels les chercheurs imprudents répondent avec le plus grand plaisir, etc...Bien exploitée, par des professionnels nombreux dans certains pays, consciencieux et avertis, cette documentation ouverte est d'une richesse extraordinaire pour qui sait la lire, la classer et la condenser.
Elle fait apparaître les points délicats et secrets de ce que l'on appelle pudiquement la documentation fermée, cible essentielle de commandes spécifiques réalisées par les spécialistes de l'espionnage scientifique, lesquels - on l'oublie souvent - ne laissent que peu de place au hasard et ne sont nullement d'aimables vagabonds parcourant l'espace scientifique d'autrui à la recherche miraculeuse d'une découverte géniale. Ils travaillent le plus souvent sur commande précise en direction d'une cible parfaitement identifiée à l'avance.
Les agents de l'espionnage scientifique sont de nature très variée : des spécialistes étrangers formés avec soin à ce type de travail appartenant à des agences au renom international confirmé, des spécialistes étrangers moins professionnalisés mais recrutés à l'issue d'affectueuses pressions d'argent ou de carrière, ou encore des nationaux conciliants travaillant par intérêt ou sous l'influence d'une idéologie, etc... Le choix est large.
Des actions facilitantes permettent parfois leur insertion dans le milieu ciblé : accords internationaux ou inter-régionaux conclus sans précaution, projets européens toujours délicats à contrôler, réponses imprudentes aux questionnaires déjà évoqués, lettres flatteuses, invitations aux congrès, séductions touristiques, visites inattendues, envoi d'un stagiaire apparemment innocent dans le laboratoire ciblé ou parfois dans un laboratoire très voisin plus facile d'accès.
Toutes ces pratiques sont d'autant plus dangereuses et difficilement détectables qu'elles sont représentatives de la vie de tous les jours dans la recherche scientifique internationale. Certains chercheurs ne prennent même ces données en considération que lorsqu'ils sont les victimes toute surprises d'un méfait à leur encontre : il est alors trop tard ! Quelques Pays travaillent par actions directes, d'autres par sous-traîtance, en fonction des opportunités.
L'espionnage informatique
C'est un énorme problème en soi qui mériterait à lui seul une longue analyse. Les modalités fonctionnelles de l'informatique internationale sont largement ouvertes, facilement pénétrables par des professionnels avertis et décidés. Seuls les amateurs sont gênés par les mesures de protection usuelles, mais l'espionnage scientifique n'emploie pas d'amateurs ! C'est dire que les affaires sont déjà très sérieuses et que la situation va s'aggraver, même avec l'emploi du cryptage.
Un ordinateur relié à un réseau est actuellement une véritable carte postale lisible par tous !
Les mécanismes de protection contre l'espionnage scientifique
Ils sont nombreux et certainement efficaces pour peu que leur mise en oeuvre soit organisée rationnellement avec l'assentiment et l'attention de tous. Dans les organismes de recherche publique, où la sensibilité des chercheurs à ces problèmes est variable (tout au moins jusqu'à ce qu'ils aient été eux-mêmes victimes !), le maître mot est " sensibilisation ". Cette sensibilisation doit toucher tous les personnels du Laboratoire, du directeur au plus modeste intervenant. Elle est évidemment complétée par un certain nombre de mesures qui appellent une certaine discrétion : classement des établissements selon leur degré de sensibilité, procédures d'accès de complexité variable, surveillance des visiteurs et plus encore des stagiaires, mise en place de protections physiques complétées par des circuits de notoriété, protections informatiques, précautions dans les communications et les approches au cours des congrès scientifiques, protections patrimoniales précoces par les brevets lorsque c'est possible, action d'un fonctionnaire de défense, collaboration étroite avec les services nationaux compétents, et bien d'autres choses encore.
Conclusion
La protection du patrimoine scientifique est une nécessité vitale. Les attaques existent et sont l'oeuvre d'adversaires précis, actifs et organisés. Les laboratoires sont des lieux où se manipulent des matériaux et des concepts qui ne sont pas innocents. L'invention coûte cher : elle est donc tentante et l'espionnage scientifique est d'un très bon rapport coût-efficacité. Le chercheur ne doit être ni affolé , ni naïf, ni atteint d'espionnite aigue, ni laxiste. Il doit être conscient du fait que son travail a de la valeur pour lui-même et pour les autres.
Toutes les lois, tous les décrets, toutes les directives et circulaires ne remplaceront jamais la prise de conscience individuelle des risques, la sensibilisation de tous à l'égard de conduites qui n'ont nullement pour objet de nuire à la coopération scientifique internationale, mais plus simplement de l'organiser en respec-tant les acquis et les intérêts de chacun.
Professeur Pierre Louisot,
Fonctionnaire de Défense de l'INSERM