Les sectes coercitivives - Macrorisques de société

 

Les cindyniciens s'intéressent en particulier aux catastrophes et à la gestion de crise. Or ils ont constaté dans un passé très récent - attentats de New-York, inondations dans le sud de la France - la présence parmi les sauveteurs de nombreux membres de sectes.

Extrêmement bien organisés - équipes, matériels - ilsviennent rapidement sur les lieux proposer leurs services sans demander de contrepartie.

Le général de Gendarmerie Jean-Pierre MORIN est breveté de l'enseignement militaire supérieur et docteur en sociologie. Il a publié plusieurs ouvrages sur le contrôle des systèmes sociaux, les épiphénomènes sectaires et les macrorisques de société, notamment Homo Sectarus et le Viol Psychique. Il a établi les bases scientifiques de la Psychopolémologie, science de la manipulation de l'inconscient collectif à des fins subversives. Après avoir occupé le poste de chargé de mission à l'Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure, il est actuellement vice-président de l'Institut d'Etudes et de Recherches pour la Sécurité des Entreprises et membre de la Mission Interministérielle de lutte contre les Sectes. Il est donc bien placé pour faire le point.

 

La manipulation d'une masse populaire consiste à obtenir d'elle une modification de son comportement en faveur d'une politique déterminée. Les leaders politiques invitent, demandent ou commandent, mais cela ne suffit pas toujours. Ils peuvent utiliser un ensemble de techniques à effets collectifs qui permettent d'amener les masses à agir, non comme elles l'entendent en fonction de leur propres raisons d'agir, mais dans le sens décidé par eux-mêmes. Ces techniques se sont perfectionnées et dans le cadre des études sur les nouvelles vulnérabilités relevant des macrorisques de société, en France et dans l'Union Européenne, nous aborderons une science nouvelle appelée Psychopolé-mologie.

Du grec psyché, polémikos (relatif à la guerre) et logos, le discours sur la guerre psychologique dans une acception du mot plus large que celle connue par nos anciens militaires pendant les guerres coloniales, notamment en Indochine et en Algérie.

La Psychopolémologie est la science de la manipulation de l'inconscient collectif à des fins subversives.

En utilisant une métaphore, on pourrait dire que c'est l'art de faire faire à un peuple ce que l'on veut, tout en le persuadant que c'est lui qui l'a décidé. Il s'agit en somme du contrôle des masses populaires par des procédés que la morale réprouve mais qu'aucun code pénal au monde ne réprime. C'est manifestement une science criminelle, qu'il convient d'enseigner pour protéger les libertés fondamentales des démocraties occidentales contre les effets désastreux qu'elle permet d'engendrer.

L'ASSERVISSEMENT PSYCHOLOGIQUE DES MASSES.

Machiavel est le premier à avoir tenté de codifier ces techniques dans son livre "Le Prince", mais au XVI e siècle, les connaissances de la psychologie comportementale des masses populaires étaient inexistantes.

L'ouvrage de référence qui reste la "bible" des psychopolémologues est "Le viol des foules par la propagande politique" de Serge Tchakhotine (Gallimard1952). Depuis, l'acquisition des connaissances en Sociologie a fait des progrès considérables. Elle a permis de mettre en évidence des règles très précises dans le domaine du contrôle des systèmes sociaux. Il existe par exemple, une règle élémentaire que connaissent un bon nombre d'étudiants en sciences sociales. Il s'agit d'un comportement collectif illogique appelé "panurgisme".

Il suffit qu'une minorité d'une masse populaire, dite "minorité agissante", prenne une direction donnée pour que l'ensemble de cette masse prenne cette direction. Le leader politique doit donc vite comprendre que, en contrôlant la minorité agissante, il contrôlera la totalité de la masse.

Avec de l'imagination, on pourrait tenir le raisonnement suivant en disant qu'après tout il suffirait de faire, ce l'on appelle dans le langage courant, un lavage de cerveau aux éléments qui composent la minorité agissante pour contrôler l'ensemble de la majorité "silencieuse", mais cela semble relever de la fiction.

LAVAGE DE CERVEAU ET PERSUASION COERCITIVE.

Le mot "brainwashing" (lavage de cerveau) a été utilisé par la presse américaine vers 1950 pour définir un nouveau processus d'endoctrinement politique en Chine. Il désigne toutes les techniques scientifiques de contrôle mental permettant d'obtenir une réforme totale de la pensée chez le prisonnier de guerre.

Le rééducateur chinois réduisait la résistance morale du détenu en lui imposant un rythme de vie irrégulier.

Le captif isolé était réveillé plusieurs fois dans la nuit à des heures imprévues pour subir des interrogatoires fastidieux et pour faire son autocritique.

La technologie de l'asservissement psychologique repose principalement sur l'épuisement physique et neuropsychique qui fait tomber les barrières de défense que donnent la logique et le sens critique. A cela s'ajoute la neutralisation des perceptions et des références susceptibles de permettre au prisonnier de vérifier l'exactitude du contenu idéologique qui lui est inculqué.

L'aggravation des conséquences de son état de prisonnier et le fait d'ignorer le sort qui lui est réservé, produit chez l'homme un état de tension émotionnelle se traduisant par la perte de ses moyens. L'aptitude à sélectionner les informations utiles est en général gravement perturbée. La situation stressante a pour résultat de désorganiser les fonctions intellectuelles, même les plus brillantes. L'homme n'a plus la possibilité de trouver les moyens détournés pour esquiver les pièges.

Bloqué par un véritable tétanos intellectuel, il accepte de se fixer un type de conduite qui est de toute évidence aberrante, tout comme le mouton se jette dans la gueule du loup.

Son passé négatif doit être oublié, seule la réforme de sa pensée compte. La personnalité est complètement déstructurée et il perd totalement son identité. Il est culpabilisé au point d'éprouver un besoin intense de se confesser de fautes imaginaires et accepte volontiers les sanctions qu'il ne mérite pas. La punition effectuée, il est aussitôt récompensé et en éprouve une grande satisfaction. Il s'est trouvé un nouveau but : satisfaire son tortionnaire malgré la souffrance et les humiliations.

Peu soucieux de sa dignité, il perd le respect de lui même et se soumet corps et âme.

Ces mêmes méthodes ont été utilisées par le Viêt-Minh sur les prisonniers français pendant la guerre d'Indochine.

Ces traitements étaient à la fois stupides, cruels et vains, car les retournements idéologiques, lorsqu'ils étaient obtenus, dans un pourcentage relativement faible, n'étaient jamais durables, ni irréversibles. Malheureusement, les mauvais traitements, la sous-alimentation et la privation de soins médicaux qui accompagnaient cet endoctrinement politique ont entraîné inutilement dans la mort des milliers de militaires français.

Si ce processus de réforme de la pensée est imparfait et ne garantit pas un succès à long terme, c'est parce qu'il manque un élément capital dans la technique employée. Le verrouillage irréversible du retournement ne peut s'obtenir que par la pratique simultanée d'une technique complémentaire qui consiste à développer chez le sujet épuisé une hypersuggestibilité par des procédés physiques, psychiques ou chimiques.

C'est la combinaison des deux techniques (asthénie et suggestibilité) qui permet de réaliser un retournement idéologique total et définitif.

LA CAPTATION DE CONSENTEMENT : UNE NOUVELLE INCRIMINATION.

Cette technique de retournement idéologique présente beaucoup d'analogies avec les techniques plus perfectionnées utilisées par les sectes coercitives du monde contemporain. A partir de 1968, on s'aperçoit que certaines d'entre elles, arrivent à convertir en moins de deux heures des individus équilibrés et sains d'esprit en enseignant des élucubrations philosophiques, religieuses ou politiques produites par l'imagination fiévreuse de gurus pervers polymorphes en pleine crise de délire mystique.

Pour être plus efficaces dans les conversions forcées, ces entrepreneurs de bonheur public utilisent des méthodes de conditionnement psychologique que l'on appelle dans le langage courant "lavage de cerveau" et qu'il conviendrait mieux d'appeler "viol psychique" ou encore "captation de consentement". Ce dernier terme présenterait l'avantage d'être une notion juridique plus facilement acquise en droit français pour caractériser une nouvelle incrimination adoptée par le législateur.

Combinant rites initiatiques exténuants, pour le plonger dans un état dépressif et mises en scène pour amplifier sa suggestibilité, ils rendent leurs victimes volontaires pour être séquestrées et dépouillées de leurs biens. Poussés à l'extrême, ces procédés peuvent les conduire à se prostituer ou à se suicider au nom d'un idéal religieux absurde.

Actuellement, ces menaces collectives ne laissent planer aucun doute sur le danger réel qu'elles représentent.

Le rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée Nationale a nettement mis en évidence ce phénomène qu'elle considère comme un véritable fléau. Ce rapport souligne la prolifération croissante de ces mouvements qui touchent toutes les couches de la société et dénonce aussi bien les détournements importants des circuits économiques que les infiltrations ou tentatives d'infiltration au sein des pouvoirs publics.

Les cotisations, les droits d'entrée et les dons manuels, sont les principales ressources des sectes car elles bénéficent du statut des associations à but non lucratif.

La loi laisse une grande liberté aux associations en la matière : ce peut être un montant fixe ou, au contraire, une somme variable selon les différentes catégories de membres. Ces revenus ne sont pas soumis à la TVA ni à l'impôt sur les sociétés, sauf si elles perdent le caractère non lucratif, en raison des activités réelles (souvent difficiles à prouver). Dans ce cas les rentrées financières peuvent être considérées comme des recettes commerciales taxables.

L'évaluation précise de leur potentiel financier est pratiquement impossible à réaliser car il repose sur la pratique délictueuse du blanchiment d'argent d'origine frauduleuse, notamment de la corruption politique. En revanche, le train de vie fastueux des gurus et les moyens considérables dont ils disposent, révèlent des puissances financières occultes dont les ressources sont insondables. Certaines sectes bénéficient de la complaisance de "services spéciaux" relevant de puissances étrangères en échange de bons services.

D'autres encore, fortes de l'appui officiel de certains chefs d'Etat procèdent à des manoeuvres, souvent maladroites, qui irritent les dirigeants des puissances concernées en les mettant dans la situation désobligeante de réagir fermement. Elles sont le "fer de lance" de manoeuvres concertées de déstabilisation économique et politique menées contre nos démocraties.

Trois collaborateurs de la CDU du chancelier Kohl, qui avaient été exclus en raison de leur appartenance à une secte soupçonnée de pratiquer une forme d'intelligence économique contre l'Allemagne, se sont vu refuser leur réintégration par un tribunal. Celui-ci avait jugé incompatible l'appartenance simultanée à la CDU et à la secte. Le 6 juin 1997, le gouvernement allemand a décidé de placer cette secte sous la surveillance des services de renseignements intérieurs, l'estimant dangereuse pour la démocratie (Le Figaro du 10/07/97).

On peut s'inquiéter devant la reprise d'une entreprise française de génie maritime par une secte réputée dangereuse, notamment lorsque l'on apprend que la principale activité de cette entreprise consiste à fournir des services nécessitant une haute technologie de pointe permettant ainsi à la secte de s'infiltrer sur des sites sensibles, voire stratégiques en France et en Europe notamment. On peut encore s'interroger lorsque l'on voit avec quelles facilités déconcertantes certaines filiales de sectes masquées ont répondu à des appels d'offre réglementaires dans le domaine de la gestion informatique et ont pu infiltrer nos administrations les plus sensibles, sans faire l'objet du moindre contrôle préalable.

L'OBSERVATOIRE INTERMINISTERIEL.

A la suite de la publication du rapport parlementaire sur les sectes particulièrement inquiétant, le Premier Ministre avait décidé de créer par décret, le 7 mai 1996, l'observatoire interministériel sur les sectes. Ses membres avaient pour mission de faire des propositions au Gouvernement pour mieux lutter contre les dérives sectaires.

Cet observatoire, présidé par le Premier Ministre, comprenait un Préfet rapporteur général et trente autres membres dont 18 représentants de différents ministères concernés, six parlementaires et six personnalités qualifiées, tous nommés pour trois ans renouvelables.

Il devait rendre chaque année un rapport au chef du gouvernement et au Parlement.

Le rapport parlementaire faisait état d'une liste de mouvements sectaires établie par les renseignements généraux, soit 172 sectes regroupant 160.000 adeptes et 100.000 sympathisants. Les parlementaires ne recommandaient pas une législation spécifique sur les sectes, qui aurait pu s'avérer dangereuse pour les libertés, mais une meilleure information, une application plus efficace des lois existantes et la mise en place d'un système d'assistance aux anciens adeptes.

Outre la création de l'observatoire, le gouvernement avait déjà mis en oeuvre plusieurs de ces recommandations.

Ainsi, une circulaire du ministre de la Justice recommandait aux procureurs de prendre toutes dispositions utiles afin que toutes les plaintes ou dénonciations relatives à des phénomènes sectaires soit étudiées avec vigilance et fasse l'objet d'une enquête systématique.

Elle appelait plus particulièrement l'attention des parquets sur les textes du code civil concernant la protection des mineurs : assistance éducative, maintien des relations avec les grand-parents, surveillance du respect de l'obligation scolaire.

Dans le même esprit, le ministre de la Jeunesse et des Sports avait lancé un programme d'information et de formation des jeunes et des adultes d'encadrement. Le dispositif mis en place s'articulait autour de trois grands axes.

- accueillir, conseiller et orienter toute personne confrontée directement ou non au problèmes des sectes,

- prévenir les jeunes de l'existence et des méthodes utilisées par les sectes,

- alerter, informer et former partout en France l'ensemble des administrations concernées, et en premier lieu, les services du ministère de la Jeunesse et des

Sports, ainsi que les responsables des associations et des clubs sportifs qui constituent des cibles privilégiées pour les sectes.

Un document très détaillé et très pédagogique avait été rédigé à leur intention. Il expliquait précisément les risques liés aux phénomènes sectaires et décrivait les les techniques de recrutement les plus fréquemment utilisées.

LA MISSION INTERMINISTERIELLE.

Un décret du Premier Ministre en date du 7 octobre 1998 a remplacé l'observatoire interministériel sur les sectes par une mission interministérielle de lutte contre les sectes. Cette dernière est chargée :

1°/ D'analyser le phénomène des sectes; à cet effet, elle doit être rendue destinataire par les différentes administrations concernées des informations que celles-ci détiennent sur les agissements des sectes; elle peut également demander aux administrations de réaliser des études ou d'effectuer des recherches dans ce domaine.

2°/ D'inciter les services publics à prendre, dans le respect des libertés publiques, les mesures appropriées pour prévoir et combattre les actions des sectes qui portent atteinte à la dignité de la personne humaine ou qui menace l'ordre public. A ce titre, la mission signale aux administrations compétentes les agissements portés à sa connaissance qui lui paraissent appeler une initiative de leur part. Elle dénonce aux procureurs de la République les faits qui sont susceptibles de recevoir une qualification pénale.

3°/ De contribuer à l'information et à la formation des agents publics sur les méthodes de lutte contre les sectes.

4°/ D'informer le public sur les dangers que présente le phénomène sectaire.

5°/ De participer aux réflexions et travaux concernant les questions relevant de sa compétence qui sont menés dans les enceintes internationales.

 

En conclusion, on peut dire que deux thèses sont en présence. Pour les associations des victimes, il ne peut y avoir de tolérance pour les intolérants et il faut combattre sans relâche les sectes qui pratiquent la manipulation mentale, la corruption politique et l'infiltration des administrations. Pour d'autres, il faut considérer les "nouveaux mouvements religieux" hors du climat passionnel car toute législation antisectes peut déboucher sur une législation antireligieuse.

En conséquence, il apparaît souhaitable d'éviter l'amalgame et la condamnation en bloc qui profitent manifestement aux sectes les plus dangereuses.

 

Général Jean-Pierre MORIN (2S)

 

© Institut Européen de Cindyniques -Lettre n° - 36 - Mai 2002