Enron, un Tchernobyl financier ?
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Ce point de vue est le fruit d'un travail de recherche et de réflexion croisant les méthodes de deux mondes : l'ingénieur et la finance. Les travaux de Jean-Louis Nicolet, ingénieur, expert judiciaire près la cour d'Appel de Versailles et Claude Alazard et Jean-Luc Charron (professeurs agrégés d'économie et gestion) ont trouvé un écho auprès de l'Institut pour la maîtrise des risques et la sûreté de fonctionnement (IMdR-SdF) et de l'Institut Européen des Cindyniques (IEC) lors d'une récente conférence au Carré des Sciences du ministère de la recherche.
NDLR
Tchernobyl, l'accident technologique majeur, dont le nuage radioactif fit le tour de la terre. Enron, la faillite qui ébranla les marchés financiers. Deux événements aux conséquences planétaires. Deux événements aux contextes différents mais finalement deux événements similaires par leurs conséquences ; ils ont pollué gravement, l'un l'environnement, l'autre le monde financier. Mais aussi deux modèles de référence pour la gestion des risques. Toutefois, si Tchernobyl a fait l'objet d'analyses débouchant sur des améliorations, sans doute, durables, le secteur financier après Enron ne semble pas s'inscrire dans la même logique de «retour d'expérience».
Dans le tumulte de l'actualité, l'affaire Enron a été abordée sous l'angle du scandale et des turpitudes des dirigeants impliqués. La mémoire collective a plutôt retenu le scandale et les Etats ont rapidement pris trois mesures d'évitement. Aux Etats-Unis (juillet 2002), la loi Sarbanes Oxley prescrit un renforcement des contrôles et la séparation des fonctions d'audit et de conseil. En France, la loi de sécurité financière (août 2003) insiste sur la nécessité d'une information plus complète et d'une implication plus grande du dirigeant dans le processus d'arrêté des comptes. Au niveau international, un processus d'harmonisation comptable est en cours pour rendre les comptes comparables, compte tenu de la globalisation mondiale de l'activité financière.
Ces mesures étaient nécessaires. Mais sont-elles suffisantes ? Les mesures prises renforcent les moyens de contrôle comptables et financiers. Or, avant Enron, les contrôles existaient, et ils étaient contournables et Enron les a contournés car l'activité d'Enron, pleine de «créativité», était difficile à évaluer, à mesurer. Les contrôleurs existaient, mais au-delà de la confusion des rôles et des conflits d'intérêts bien réels, ils ne disposaient pas d'informations correctes de «mesure» pour apprécier valablement le contexte. Tous les enseignements ont-ils donc été réellement tirés ? A-t-on cherché à faire un « retour d'expérience » sur cet accident ou a-t-on cherché à rétablir le plus rapidement possible la confiance sur les marchés financiers, par des mesures emblématiques ?
Analysons en préalable le contexte d'Enron. A sa création, Enron est un transporteur classique de gaz, sa comptabilité traduit correctement la réalité de son activité de « transport d'énergie ». En passant au négoce d'énergie, les process mis en uvre changent. D'un secteur connu, Enron évoluera vers un marché en cours de création, donc sans expérience, avec l'impératif de préserver sa maîtrise du pouvoir et son capital de confiance auprès de la bourse, des banquiers et des agences de notation. Enron va donc faire preuve de «créativité» financière et comptable pour financer sa croissance, sans augmenter le capital (éviter la dilution du pouvoir et des dividendes) et sans augmenter les dettes (ne pas dégrader la notation financière).
Pour l'essentiel, les techniques de base utilisées sont réglementaires. Mais aucun contrôle ne peut valablement mesurer la réalité de la nouvelle activité d'Enron et encore moins la validité de sa traduction comptable ; notamment en raison des techniques de déconsolidation que les US GAP permettent avec le système des Special Purpose Entities (SPE). Porté par une vague de confiance sans bornes, Enron usera et abusera de sa créativité. Quant à l'évaluation de la santé financière d'une entreprise, la note financière est censée «mesurer», aussi bien le risque que représente pour l'investisseur l'achat d'une action, que l'évaluation de l'activité propre de l'entreprise. Or, avec des acteurs frénétiques sur un marché très « dynamique », la note financière aveugle plus qu'elle n'éclaire.
A l'annonce de mauvais résultats en octobre 2001, les opérateurs financiers, perte perdant confiance, dégradent la notation d'Enron ce qui, mécaniquement, conduit à l'effondrement de tous les montages «déconsolidants» mis en uvre. Enron est tombé sur une crise de liquidités alors que son exploitation demeurait profitable. Chaque contrat, chaque montage recelait un risque non correctement appréhendé, y compris par ceux qui étaient en charge du contrôle. Le scandale a éclaté et n'a pas été «camouflé». Une étude de retour d'expérience telle qu'utilisée dans le monde industriel est donc possible.
Dans le monde financier, la confiance génère la mesure.
La cindynique, science de la maîtrise du risque, permet de porter un autre regard sur le système financier et comptable. Cette approche spécifie qu'il faut d'abord définir un «périmètre» d'étude et s'y tenir. Dans le monde industriel, ce peut être une usine, une machine, un processus etc. L'application de ce principe au monde financier fait apparaître que le périmètre n'est jamais bien défini, c'est notamment le problème du périmètre de consolidation des comptes. De plus, le risque varie constamment au sein de ce périmètre au gré des outils financiers sophistiqués créés.
Ensuite, la cindynique préconise d'explorer les causes des défaillances selon cinq perspectives : les données factuelles, les modèles de représentation et de simulation, la législation, normalisation et règles, les objectifs de l'entreprise, les valeurs et comportements. L'affaire Enron n'a apparemment été examinée que selon un seul espace, celui des données factuelles : le contrôle a été défaillant ; il faut donc le renforcer. La richesse d'analyse cindynique ouvre sur des domaines souvent inexplorés et débouche sur des améliorations plus résilientes. En effet, les modèles de représentation des systèmes physiques (transports aériens, ferroviaires, usines, etc.) exigent des moyens de mesure relativement fiables, reconnus et compris par tous les acteurs impliqués. Les flux de produits, de services sont mesurables et mesurés avec une bonne précision (kilométrages parcourus, consommation de carburant, kilowatts produits, etc.). Les modèles de représentation sont soumis à une vérification expérimentale continuelle. Le système de valeurs, la «confiance» dans le système repose sur une représentation validée par l'expérience et traduite en règles et procédures pour ne pas «diverger». Dans ces systèmes, c'est la mesure qui crée la confiance.
Dans la sphère financière, l'acteur «agences de notation», par exemple, va produire des notes, qui deviendront des règles pour d'autres acteurs, notes produites en utilisant des données financières et économiques dont la validité n'est pas vérifiée. Car, globalement, l'audit des données financières ne porte pas sur la véracité de la mesure, mais principalement sur la conformité du processus de mesure par rapport à des règles le plus souvent en retard sur la pratique. Ces données ne constituent donc pas une base statistique fiable, le périmètre d'activité variant constamment dans le cas d'entreprises dynamiques (comme Enron, mais aussi Vivendi et bien d'autres). Dans ces conditions, parvenir à comparer prévisions et réalisations, est souvent laborieux voire impossible. Pourtant, les gérants de portefeuille se construiront des modèles sur la base de ces notes, sans valider leur fondement. Au final, dans le monde financier, c'est la confiance qui génère la mesure. On connaît sa volatilité.
Dans ce contexte, il n'existe que quelques «pseudo mesures» et des outils mathématiques sophistiqués, non validés par l'expérience, utilisés pour établir les contrats. Pire, le système encourage les déviances comme celles identifiées dans le cas d'Enron. Les dettes, les actifs risqués sont vendus avec profits en fonction de l'image que l'on veut donner pour obtenir une bonne notation. Soit, le risque n'est pas connu et pas contenu, soit il est identifié et il est alors vendu ! Le transfert de risque tient lieu de gestion du risque or dans un monde financier globalisé, tous les acteurs sont en interdépendance forte, le transfert pur et simple d'un risque important non résiduel, mais systémique, est en fait quasi impossible.
Alors que la croyance répandue estime que les organismes de contrôle (auditeurs, commissaires aux comptes) certifient une mesure vraie, ceux-ci, faute de véritable instrument de mesure, ne peuvent plus dire si les comptes sont ou non le reflet de la réalité. De plus, ils sont dans l'impossibilité de chiffrer les risques encourus compte tenu de la nature des informations et de la complexité des montages financiers.
Enfin, dans les systèmes technologiques, le système de valeurs donne une priorité à la sécurité : si une défaillance se produit au niveau d'un flux jugé critique du point de vue de la sécurité (rupture d'une tuyauterie primaire dans le nucléaire, arrêt d'un réacteur pour un avion), le processus de production est réduit, voire stoppé, pour revenir à une position sûre. Dans les systèmes immatériels, si une telle rupture se produit, non seulement on ne revient pas en arrière, mais, comme les joueurs au casino qui veulent retrouver leur mise, on repousse les limites, en prenant des risques supplémentaires, en créant de nouveaux produits dérivés. Dans ces conditions, la mise en place d'une nouvelle réglementation (de nouveaux contrôles) est illusoire. C'est le système financier dans son ensemble qui constitue un nouveau risque émergent majeur.
René Ricol, président de la Fédération internationale des experts comptables, voyait juste quand il déclarait en avril 2004 « les leçons des scandales financiers n'ont pas été complètement tirées. [ ] Il est nécessaire de redevenir pragmatique et en particulier de stopper les innovations financières 'fumeuses', ne serait-ce que la multiplication d'instruments financiers et de produits dérivés sans autre intérêt que de développer la spéculation pure ».
Le monde de la finance ne mesure pas, il valorise en fonction d'un ensemble de croyances et d'anticipations. Considérer l'accroissement de contrôles, notamment ceux des commissaires aux comptes, comme «la» bonne solution est certainement une erreur quand, dans le même temps, le cadre de la normalisation internationale (normes IFRS) retient la «juste valeur» comme principe d'évaluation comptable. L'observateur attentif ne peut que s'interroger sur la pertinence du «mètre étalon» choisi, celle de la valeur de marché qui change tous les jours, voire toutes les heures, pour mesurer comptablement le réel et l'inscrire dans des comptes. Cela équivaudrait à mesurer avec un mètre étalon valant tantôt 80 cm, tantôt 120 cm. Ce type de mesure a déjà permis à Enron de valoriser plusieurs actifs douteux sur la base d'une seule transaction survalorisée sur un marché mal connu, et parfois largement «manipulé». Ce choix ne peut qu'accroître la volatilité de la mesure comptable. L'absence, déjà décriée, d'un système fiable de mesure serait alors instaurée en règle.
S'il en est ainsi, Enron pourrait n'être que le précurseur de nouvelles grandes catastrophes financières.
La démarche cindynique met clairement en lumière deux obstacles majeurs compromettant gravement la gestion du risque financier : l'absence d'un système fiable de «poids et mesure» et l'absence de modes de régulation des dérives (barrières de protection pour éviter leur amplification et ramener le système dans un état stable). Le monde financier est-il capable de faire un vrai retour d'expérience sur Enron ?
Jean-Luc Charron, Claude Alazard
et Jean-Louis Nicolet