C' EST GRAVE, DOCTEUR ?

Un de nos proches vient d'avoir un malaise. Le médecin a été appelé. Entre la porte d'entrée et la chambre, nous lui avons expliqué, plus ou moins, ce que nous pensions qu'il devait savoir.

Il a à peine jeté un oeil sur l'intéressé que la question fuse : « Est que c'est grave ? ». Elle résume toutes nos inquiétudes qui vont se débobiner progressivement, au fur et à mesure de ses réponses ou de notre interprétation de ses silences et de ses expressions.

Si nous sommes de nature pessimiste, nous chercherons à lui faire démentir le pire : «Il ne va pas mourir, n'est ce pas ? ». Pour terminer en demandant quand il pourra reprendre son travail. Les optimistes parcourront l'échelle en sens inverse.

Toute notre démarche a pour but d'essayer de savoir ce qui va arriver dans l'immédiat, et d'avoir au moins une idée de ce qui pourra arriver dans un avenir plus lointain…

C'est à partir de ces prévisions que nous allons nous forger une attitude et pouvoir enfin agir, seul moyen efficace de nous libérer du stress qu'a créé notre impuissance. Ensuite, nous nous préoccuperons de l'origine de l'événement.

J'arrête là cet apologue. Il illustre l'état d'esprit de l'habitant proche d'une centrale nucléaire qui, alerté par le bruit violent d'une chasse de vapeur, téléphone pour demander s'il s'agit d'un accIdent grave. Il n'attend pas de son interlocuteur un cours de physique. II veut savoir s'il est en danger, et si oui, ce qu'il doit faire pour s'en protéger. Ensuite, comme précédemment, les questions vont se dérouler, jusqu'à ce que pleinement rassuré sur l'avenir, il exprime son mécontentement pour la nuisance sonore que lui ont infligé des exploitants incompétents.

On comprend qu'une échelle de gravité destinée au grand public se heurte à la méfiance des spécIalistes. Comment peut-on répondre par oui ou par non, en face d'une situation dont on ne maîtrise pas le développement ? Il est vrai que l'évaluatIon d'un accident industriel fait intervenir de nombreux paramètres, qui sont mal connus aussitôt après l'événement. L'analyse de son évolution est souvent incertaine.

Les experts aiment àtravailler sans contrainte de temps et avec toutes les informations techniques disponibles.

Ils laisseront donc à d'autres la responsabilité de cette échelle médiatique et ne lui reconnaîtront aucune utilité pour ce qui les concerne. C'est ce point de vue que je voudrais discuter dans la fin de cet article.

Je dirais d' abord un mot des échelles de gravité pour experts qui sont aussi utilisées par les journalistes. Un bon exemple est celui de l'échelle de Richter pour les tremblements de paix. Elle plaît aux médias, car elle résume un nombre, 5,4 par exemple, simple et donnant une image de précision mathématique. Il est vrai que sa définition, le logarithmique de l'énergie dégagée au foyer, correspond effectivement à un des paramètres qui a un sens physique pour caractériser un séisme.

L'ennui, lorsqu'elle est utilisée pour informer le public, c'est que ce nombre n'a aucune chance de mesurer ce qui préoccupe la population.

Suivant la profondeur et la nature des couches géologiques placées entre le foyer et les habitations, deux séismes de même magnitude dans l'échelle de Richter auront des conséquences sans aucune mesure pour la vie des hommes. Les spécialistes le savent et ont mis au point une autre échelle plus empirique, celle des intensités.

Le journaliste moyen les confond la plupart du temps. En outre, il n'a pas une idée très précise de ce que signifie une échelle logarithmique, bien qu'il fasse état de décibels pour le bruit.

Il y a donc déjà des pièges dans l'utilisation des échelles pour spécialistes vers le public.

Faut-il pour autant considérer que les échelles spécialement élaborées pour répondre aux demandes du public n'ont aucune valeur pour les experts ? Je ne le pense pas, sous réserve que le classement dans l'échelle réponde à des critères rigoureux, dont l'application soit contrôlée par des experts qui pourront être externes.

Je reviens à l'apologue du docteur : S'il s'agit d'un adepte de la méthode Coué, il sera rassurant par principe. Inversement, son modèle peut être le Dr Knock, pour qui tout être bien portant est un malade qui s'ignore. Dans l'un ou l'autre des cas, la réponse n'a rien à voir avec la gravité réelle, et l'échelle sera finalement rejetée.

Par contre, si le classement est représentatif du risque réel encouru lors de l'événement, je soutIens que I' échelle est d'une grande utilité pour les spécialistes. Nous sommes tous aujourd'hui submergés sous les informations dont nous devons faire le tri pour n'approfondir que celles qui nous Intéressent réellement. Le meilleur moteur d'amélioration de la sécurité, dans toutes les branches industrielles, est le retour d'expérience au niveau mondial.

Encore faut-il que chacun attache l'importance nécessaire aux événements qui le méritent, et ne se disperse pas. Une bonne échelle de gravité permet cette discrimination. Elle n'apporte pas toutes les réponses, loin de là.

L'expert doit encore obtenir les éléments qui lui permettront de tirer les enseignements appropriés pour sa propre installation. Avec l 'échelle, il sait où s'adresser.

Il existe aujourd'hui un certain nombre d'échelles de gravité, d'utilisation courante. Je connais bien l'échelle internationale, qui porte sur les incidents et accidents nucléaires. Je déplore qu'elle soit parfoIs dévoyée, même si c'est pour de bonnes intentions.

II est essentiel que tous aient conscIence qu'il est vital que le classement représente une évaluation objective du risque, et qu'il réponde ainsi à la demande du public comme aux exigences des spécialistes.

Pierre Tanguy

Président d'honneur de l'I.E.C.

© La lettre des cindyniques - Numéro 7 - Mars 1993