NOUS AVONS TRAVAILLE SUR LA VIOLENCE
Un colloque s'est tenu en novembre 1997 sur le thème
"La violence est-elle un accident ?"
Intervention de M. Claude Frantzen
Président de l' Institut européen de cyndiniques
S' il me fallait en deux mots résumer ces journées, je retiendrais que la violence est soit un échec, soit une transformation.
J' ai noté, au cours de ces deux journées, la richesse des visions de terrain et des analyses qui portent sur ce phénomène, consubstantiel à la vie. J' ai noté peu de dissonances et je dresse même un constat contraire, en notant la grande innovation que fut, au cours de ce colloque, le travail en commun de spécialistes qui d' habitude, se parlent uniquement à propos de tel ou tel champ de la violence ou qui, parfois même, ne se parlent jamais.
Abordons tout d' abord les faits. J' ai noté une certaine difficulté à analyser scientifiquement les phénomènes de violence. Bien sûr, des chiffres existent. Mais les indicateurs qui nous ont été présentés paraissent souvent limités à quelques champs de violence particuliers : la violence urbaine, la violence routière Quant au vocabulaire utilisé, il ne me paraît pas réellement partagé par tous les acteurs concernés. C' est certainement une piste de travail pour l' avenir que de construire un vocabulaire que chacun puisse faire sien.
Passons aux modèles. Quels mécanismes peut-il exister entre les raisons et la manifestation de la violence ? J' ai noté des consensus forts. Par exemple, le mal ne vient pas que du dehors : la violence est parfois échangée, ne serait-ce qu' à traversdes regards ou des absences de regards. Nous avons entendu, à ce sujet, des ouvertures intéressantes à partir de la notion " d' intelligence émotionnelle ". J' ai aussi noté, du côté des modèles, la dissociation entre l' imaginaire et la réalité de la violence. Mais on ne sait pas très bien comment l' on passe de l' un à l' autre.
Envisageons maintenant les retours d' expérience. Je noté que chacun a apporté un retour qui lui était propre, spécifique. C' est certainement un bon départ mais ces retours ne sont probablement pas encore suffisamment à l' origine d' analyses plus poussées. Nous avons par ailleurs été surpris de voir que, parfois, ces retours d' expérience n' existent même pas, tellement les incivilités sont devenues monnaie courante. C' est inquiétant : comment prévoir la violence si l' on ne sait même plus détecter les signaux faibles ?
Passons aux valeurs. Après une évolution historique qui rendait la violence de moins en moins acceptable, le mouvement semble s' inverser. Des valeurs anciennes aussi fondamentales que le travail perdent leur signification, sans que l' on sache bien ce qui les remplace. De nouvelles valeurs émergent-elles ? De nouvelles incivilités ne sont-elles pas en fait de nouvelles formes de civilité ? Les questions restent ouvertes.
Arrivons-en aux règles. A ce niveau, j' ai constaté que tout le monde a été d' accord pour noter un déficit : les règles sont de moins en moins lisibles et, simultanément, les canaux qui pouvaient canaliser la violence ne sont plus adéquats. Le sens des limites disparaît et il semblerait qu' il n' y ait plus de raison de respecter les règles. Le problème est qu' alors, le mouvement général soit de se tourner vers les organismes institutionnels. Que font la police, la justice, les professeurs ? Il s' agit là d' une inquiétante démobilisation du corps social.
Je voudrais enfin passer aux objectifs. Déjà, dans le domaine du danger technique, les ingénieurs ont été surpris de constater combien, dès que l' on cherche à comprendre les motivations de l' ambition sécuritaire, on pouvait trouver de nombreuses ambiguïtés. Au carrefour de l' homme et de la société, ces ambiguïtés sont encore plus réelles. Souhaitons-nous vraiment éradiquer la violence ? Ne préférons-nous pas la cantonner, la dépasser, la pérenniser, la promouvoir comme un élément constitutif de l' évolution ? Il nous faudra probablement nous habiter à vivre avec des dissonances, avec des questions qui restent ouvertes. A ce niveau, d' ailleurs, le politique a un rôle essentiel à jouer.
Il est maintenant temps de répondre à la question axiale de cette manifestation. La violence est-elle un accident ? Si l' on se réflère aux définitions du dictionnaire, alors la violence a effectivement beaucoup d' attributs de l' accident. Mais les conférenciers nous ont tous dit que la violence naît de facteurs bien cernés. Tous ont démontré que la violence n' est pas un accident, n' est pas le chaos. C' est une réorganisation, parfois brutale, vers un nouvel ordre, vers de nouveaux équilibres que nous connaissons mal. Elle devient alors un risque à gérer en tant qu' élément d' un système complexe.
Ceci posé, que faire concrètement ? Je propose deux pistes de réflexion.
Tout d' abord, il nous faut certainement améliorer une veille concertée, impliquant tous les partenaires concernés pour détecter les mécanismes de déclenchement de la violence. Mais il faut pour cela des outils qui dépassent largement les territoires habituels correspondant à la structure de la société.
Ensuite, il vaut développer les échanges concernant les expériences de terrain. Là aussi, j' en appelle à un fonctionnement en réseau, entre tous les acteurs, chacun sortant délibérément de sa sphère d' intervention habituelle. Ces réseaux locaux devront bien sûr déboucher sur une collaboration à l' échelle nationale, puis internationale. En développant ces vastes échanges, on n' oubliera pas, sur certains sujets sensibles, d' échanger entre partenaires égaux (entre administrations, entre industriels, par exemple).
J' insiste sur cette nécessité de dépasser les cloisonnements habituels. Il est navrant de voir récemment un commissaire de police de banlieue paraître arrêter sa chasse aux rodéos automobiles à la limite de sa ville
Bien entendu, cette coordination aura besoin d' une continuité dans le temps.
J' ai noté également l' importance accordée à la formation des personnels, des " médiateurs ". Ceux-ci doivent être spécifiquement formés et, même s' ils occupent des fonctions très diverses, recevoir une formation en tronc commun qui leur donne les indispensables bases de compréhension du phénomène violent.
Enfin, toujours en matière de concertation, la lisibilité des règles et des procédures doit être inlassablement recherchée pour que la répression soit toujours clairement liée à ce qui la justifie.
Sur un plan plus théorique, d' autres questions peuvent être lancées. Quel langage, tout d' abord, pour conceptualiser la violence ? Quelles possibilités de canalisation de l' énergie vers la créativité plutôt que vers la violence ? Comment sensibiliser à la violence ? Comment aider à gérer ses pulsions ? Une chaîne de grands magasins très connue a pour seul slogan publicitaire : " j' ai envie ". Un tel appel à répondre à ses pulsions sans s' interroger n' est-il pas critiquable ? Comment sortir de la tendance à la déresponsabilisation ? Comment lutter institutionnellement contre la violence ? Quel doit être le rôle de l' Etat ? La médiation est-elle un écran supplémentaire ? Comment, dans un pays profondément jacobin, passer du mandat donné par la nation à l' Etat à une pluralité de contrats, passés entre des partenaires chargés de fonctions bien précises sur un champ sociétal donné ?
Tous ces sujets, vous l' avez compris, exigent des débats sans tabous, sans impostures.
L' Institut européen de cyndiniques est à votre disposition pour être le lieu de ces débats.
En conclusion, je voudrais souligner que toutes ces propositions visent à inciter chacun à dépasser les structures existantes. C' est aux interfaces, aux frontières entre structures, champs, spécialités que se situent les risques de violence. Sachons donc sortir de chez nous. Sachons mettre notre nez dans les affaires des autres ; car elles seront un jour les nôtres. Tolérance, responsabilité, citoyenneté, partenariat : appelez cela comme vous voulez mais c' est ensemble qu' il nous faut apprendre à travailler car nous n' avons plus le droit de prétendre que la violence est un accident.
Si vous voulez le compte-rendu du colloque (format PDF- 340 Ko), cliquez -ici
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